Sagonte, la ville assiégée deux fois à deux mille ans d'écart

Valence
September 21, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant le château de Sagonte (Castillo de Sagunto), Valence, Espagne

Ta chronique de voyage en Espagne sur les remparts de Sagonte, avec Hannibal Barca et le maréchal Suchet (IIIᵉ siècle avant notre ère et XIXᵉ siècle), au temps de la deuxième guerre punique puis de la guerre d'Indépendance espagnole, tandis qu'en France Napoléon fait bientôt de Suchet, vainqueur du 25 octobre 1811, le duc d'Albufera.

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Sagonte, la ville assiégée deux fois à deux mille ans d'écart

Sur une même colline de Valence, Hannibal a déclenché la deuxième guerre punique, puis un maréchal de Napoléon a rejoué le siège vingt siècles plus tard, au même automne. Deux armées, deux mondes, une seule pierre qui se souvient.

Tu sais, il y a des dates que les manuels d'histoire romaine récitent sans jamais s'attarder sur le lieu. 219 avant notre ère en fait partie. Cette année-là, un général carthaginois de vingt-huit ans, Hannibal Barca, dresse ses machines de guerre devant une petite ville ibère accrochée à un éperon rocheux, face à la mer de Valence. Le siège dure près de huit mois. Quand la ville tombe, elle a cessé d'exister. Et parce qu'elle avait choisi Rome pour alliée, sa chute allume la deuxième guerre punique, la plus longue et la plus meurtrière des guerres de l'Antiquité. Cette ville, c'est Sagonte.

Maintenant, avance de deux mille trente ans. Octobre 1811. Sur la même colline, derrière les mêmes murailles reprises et rebâties cent fois, d'autres canons tonnent. Ils sont français. Un maréchal d'Empire, Louis Gabriel Suchet, assiège à son tour le rocher de Sagonte. Le 25 octobre, il écrase au pied de la colline l'armée espagnole venue délivrer la place. Le lendemain, le château se rend. Regarde bien, toi qui lis ces lignes : à deux mille ans de distance, presque au même automne, deux des plus grands capitaines de leur époque ont voulu la même pierre. C'est cette pierre que je suis venu écouter.

Le rocher qui attend

Il faut monter à pied. La route s'enroule autour de la colline, et à chaque virage la ville de Sagunto s'éloigne un peu plus en dessous, ses toits ocre, ses orangers, la ligne bleue de la Méditerranée au loin. L'air sent le romarin chaud et la poussière. Le vent, en haut, ne s'arrête jamais vraiment.

Amparo m'attend à la première porte. Elle est de Valence, guide sur le site archéologique depuis des années, et elle connaît chaque pierre par son prénom. « Ici, tu ne visites pas un château », me dit-elle en posant la main sur un bloc de calcaire jauni. « Tu visites vingt siècles empilés. Regarde le mur : en bas, c'est ibère. Au-dessus, romain. Encore au-dessus, arabe. Et tout en haut, les réparations des ingénieurs de Napoléon. » Elle sourit. « La même colline, refaite par tous ceux qui l'ont voulue. »

Julien nous rejoint, essoufflé, un carnet à la main. Il est venu de France, passionné d'histoire militaire, de celles de l'Antiquité comme de celles de l'Empire. Lui, ce qui l'obsède, ce sont les lignes de tir, les pentes, les angles. « Tu comprends pourquoi ils l'ont tous voulue ? » me lance-t-il en balayant l'horizon du bras. « De là-haut, on tient la route entre Valence et l'Èbre. Celui qui possède Sagonte possède le passage. » Le soleil tape sur le calcaire, une odeur de figuier monte d'un jardin en contrebas, et pendant un instant, le vent porte quelque chose qui ressemble à un silence très ancien.

219 avant notre ère : le siège qui a réveillé Rome

Amparo nous conduit sur la terrasse haute, là où le regard plonge vers la plaine. C'est là, dit-elle, que tout a commencé. Sagonte, alors Saguntum, était une cité ibère prospère, alliée de Rome. Hannibal, lui, venait de prendre la tête des armées carthaginoises d'Espagne. En s'attaquant à une alliée de Rome, il savait exactement ce qu'il faisait : il cherchait la guerre.

« Imagine huit mois », dit Julien, les yeux plissés vers la plaine. « Huit mois sans que Rome envoie personne. Les Saguntins ont tenu, tenu, tenu, en espérant des secours qui ne sont jamais venus. » Le siège de Sagonte, ce n'est pas un assaut foudroyant. C'est une lente asphyxie. Hannibal fait avancer ses tours, ses béliers, mine les murs. Les défenseurs contre-attaquent et le blessent lui-même d'un javelot à la cuisse. Et Rome, pendant ce temps, débat.

Toi qui me lis, mesure ce vertige : une petite ville a résisté si longtemps qu'elle a fini par forcer deux empires à se jeter l'un contre l'autre. Quand Saguntum tombe enfin, à la fin de l'année 219, Rome exige réparation. Carthage refuse. Au printemps suivant, Hannibal passe les Pyrénées, puis les Alpes, avec ses éléphants. La deuxième guerre punique est née ici, sur ce rocher, dans la patience désespérée d'une ville abandonnée.

Vue depuis les hautes murailles antiques du château de Sagonte plongeant sur la plaine et la Méditerranée, pierres de calcaire ocre chauffées par le soleil, ambiance de fin d'après-midi méditerranéenne

Une forteresse à sept mémoires

Nous longeons les enceintes. Amparo n'a pas menti : la colline est un livre de pierre où chaque siècle a écrit sa page par-dessus la précédente. Voici les grands blocs irréguliers des Ibères. Voici, plus bas dans la ville, les gradins d'un théâtre romain taillé à flanc de colline, encore debout. Voici les murs du Murviedro médiéval, ce nom que la ville a porté pendant des siècles, déformation du latin muri veteres, les vieux murs. Puis les bastions refaits à l'époque moderne.

Le château, aujourd'hui, s'étire sur près d'un kilomètre de crête, une succession de cours et d'enceintes reliées les unes aux autres. On ne le visite pas d'un seul tenant. On passe d'une époque à l'autre en franchissant une porte.

Château de Sagonte (Castillo de Sagunto / Castell de Sagunt), longues murailles de pierre courant sur la crête de la colline au-dessus de la ville, province de Valence, Espagne

« C'est ça qui me frappe », souffle Julien en passant la main sur un mur où deux appareillages de pierre se rejoignent. « Les hommes ne rasent jamais vraiment. Ils réparent, ils rehaussent, ils réutilisent la muraille du vaincu. Napoléon a fait consolider des courtines qu'Hannibal avait peut-être fait tomber. » Amparo hoche la tête. Le vent siffle entre deux créneaux. Quelque part en dessous, une cloche d'église sonne, et le son grimpe la colline comme s'il montait aussi le temps.

Détail des murailles superposées du château de Sagonte montrant plusieurs époques de construction, gros blocs ibères en bas et appareillage plus régulier au-dessus, texture de pierre ancienne patinée

1811 : quand un maréchal français reprend le rôle d'Hannibal

Puis Amparo nous mène vers les ouvrages hauts, ceux que les cartes appellent encore la Ciudadela. C'est là que s'est joué le second siège de Sagonte, celui de 1811.

L'Espagne est alors soulevée contre Napoléon. Suchet, qui commande l'armée d'Aragon, veut Valence. Mais avant Valence, il y a ce verrou : le château de Sagonte, tenu par une garnison espagnole. Fin septembre 1811, il l'investit. Les assauts contre le rocher échouent, la garnison résiste. Alors le général espagnol Joaquín Blake descend de Valence avec une armée pour délivrer la place.

« Et là, tout se joue en une matinée », dit Julien, soudain grave. Le 25 octobre 1811, au pied de la colline, dix-neuf mille Français affrontent plus de vingt-cinq mille Espagnols. La bataille est brève et nette. Suchet enfonce le centre de Blake, lui prend des milliers de prisonniers et douze canons. Vaincue sous ses yeux, la garnison du château se rend le lendemain, le 26 octobre. « Comme en 219 », murmure Amparo. « Les secours arrivent, les secours sont battus, et la place tombe le jour d'après. » Deux mille ans, le même enchaînement.

Suchet, lui, poursuit sa route. Valence tombe en janvier 1812. Napoléon fait bientôt de ce maréchal, l'un des rares à n'avoir jamais connu de vraie défaite en Espagne, le duc d'Albufera, du nom de la lagune au sud de Valence. Toi, ami lecteur, tu peux encore lire son nom dans les livres. Mais c'est ici, sur cette crête battue par le vent, que le titre a été gagné.

Les bastions modernes et la citadelle haute du château de Sagonte, murs épais réparés à l'époque napoléonienne, vue dominante sur la vallée de Valence, lumière rasante de fin de journée

Le berenar du jeudi

En redescendant, la faim nous prend. Au bas de la colline, dans une ruelle étroite, une petite boulangerie sent le pain chaud à plein nez. Un homme en tablier de farine nous fait signe d'entrer. Il s'appelle Vicent, il enfourne depuis quarante ans, et quand il apprend que nous sortons du château, il pose sa pelle. « Vous tombez bien, c'est jeudi. »

Le jeudi, dans le Camp de Morvedre, c'est le jour du berenar. Une tradition qui remonte au moins au dix-septième siècle : chaque jeudi, de la Saint-Antoine au mercredi des Cendres, on se retrouve pour manger la pataqueta. Vicent en sort une du four, un petit pain doré en forme de croissant, croustillant dessus, moelleux dedans. Il l'ouvre d'un coup de couteau et la garnit devant nous : longaniza grillée, quelques fèves, un filet d'huile d'olive verte. Une autre, il la fourre d'une omelette d'ails tendres encore tiède.

Le pain croustille sous la dent, l'huile coule un peu sur les doigts, la longaniza a ce goût de poivre et de fumée. Amparo verse un vin rouge de Valence dans trois verres dépareillés, un vin charnu qui sent la garrigue. Dehors, la lumière d'octobre dore la ruelle. Julien ferme les yeux une seconde. « On mange ce que mangeaient les paysans d'ici depuis quatre cents ans », dit-il. Vicent hausse les épaules, comme si c'était l'évidence même. Pour finir, il apporte un morceau d'arnadí, ce dessert valencien de courge et d'amandes, sombre et sucré, parfumé à la cannelle. Le goût reste longtemps en bouche, entre le miel et la terre.

Pataqueta du Camp de Morvedre garnie de longaniza grillée et de fèves, le berenar du jeudi à Sagonte

Ce que racontent les Anciens

Vicent essuie ses mains, s'assoit sur un tabouret, et sa voix change. « Vous savez comment elle est tombée, la première fois ? » Il baisse le ton. On raconte, dit-il, que lorsque les Saguntins comprirent que Rome ne viendrait pas et qu'Hannibal allait entrer, ils dressèrent au centre de la ville un immense bûcher. Ils y jetèrent leur or, leur argent, tout ce qu'ils possédaient, pour que rien ne tombe aux mains du vainqueur. Et selon la légende, beaucoup préférèrent disparaître dans ces flammes plutôt que de se rendre.

Un silence. Le four tique en refroidissant. Julien, doucement, apporte la nuance, parce qu'il est de ceux qui séparent le fait de la légende. « C'est Tite-Live qui raconte cela, deux siècles plus tard », dit-il. « Rome avait besoin d'un symbole, d'une ville martyre morte par fidélité. La part de vérité et la part de récit, on ne les démêlera jamais tout à fait. » Vicent le regarde, puis sourit. « Peut-être. Mais nous, ici, on aime croire qu'ils n'ont pas plié. » Toi qui me lis, tu sens la différence : l'un raconte ce qu'il espère, l'autre ce qu'il peut prouver. Et c'est entre les deux que vit vraiment une ville.

La lumière du soir

Nous remontons une dernière fois, à l'heure où le soleil s'incline. La pierre passe de l'ocre au rose, puis à l'or. En bas, les lumières de Sagunto s'allument une à une, et la Méditerranée devient une plaque d'étain sombre. Amparo s'appuie à un créneau et ne dit rien pendant un long moment.

Deux sièges, deux mille ans, un seul rocher. Hannibal, Suchet, les Ibères, les Romains, les Arabes, les ingénieurs de Napoléon : tous ont cru posséder cette colline. Et la colline les a tous vus repartir. C'est peut-être ça, la vraie leçon de Sagonte. Les empires passent, les maréchaux vieillissent, les canons se taisent. La pierre, elle, reste, et se souvient à leur place.

« Reviens en hiver », me dit Amparo au moment de partir. « Quand le vent est froid et qu'il n'y a personne. Tu entendras mieux. » Je crois que je reviendrai.

Catégorie : Grandes batailles  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Lieux de mémoire

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