Ta chronique de voyage en Portugal, sur Lagos et sa baie dorée, avec l'amiral anglais Edward Boscawen et le chef d'escadre français Jean-François de La Clue-Sabran (XVIIIe siècle), au temps de la guerre de Sept Ans, tandis qu'en cette année 1759 l'Angleterre triomphait de la France de Québec jusqu'à la baie de Quiberon.
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Tu connais déjà ces falaises. Tu les as vues cent fois sur les cartes postales, cette pierre couleur de miel que l'Atlantique découpe en arches et en aiguilles, au sud de Lagos. Comme lorsque tu longes les falaises dorées de Ponta da Piedade, tu crois n'y trouver que de la beauté tranquille, une lumière pour les photographes et les amoureux. Reste un instant de plus. Écoute la baie plutôt que de la regarder. Car un matin d'août, il y a plus de deux siècles et demi, cette eau si sage a porté le fracas de deux marines qui se disputaient le monde, et la fumée des plus beaux navires du roi de France est montée au-dessus de ces mêmes rochers.
Nous sommes descendus jusqu'au vieux fort qui garde l'entrée du port, un petit ouvrage trapu posé sur l'eau. Le vent sentait le sel et le romarin chaud. Rosa marchait devant, une main sur la pierre tiède du rempart, comme on salue une vieille connaissance.
Trois voyageurs et une baie qui ne dit rien
« On ne dirait pas, hein », a lâché Rosa en se retournant vers nous. Elle est de Lagos, petite-fille de pêcheurs, et elle a grandi avec les récits de la baie comme d'autres avec des berceuses. « Ma grand-mère disait que la mer d'ici a bonne mémoire. Elle garde tout, mais elle ne raconte qu'à ceux qui s'assoient. »
Éléonore s'était déjà assise, justement, carnet ouvert sur les genoux. Elle vient de Toulon, elle a passé des années le nez dans les livres de bord de l'escadre du Levant, et elle a cette manière de plisser les yeux quand une date lui revient. « Toulon, Lagos », a-t-elle murmuré. « Tu ne peux pas imaginer combien ces deux noms sont liés, et combien peu de gens le savent. »
Martin, lui, regardait le large en professionnel. Ancien officier de la marine marchande, il lit le vent et la manœuvre bien avant les dates. « La sortie de la Méditerranée est juste là », a-t-il dit en tendant le bras vers l'est, vers l'invisible détroit de Gibraltar. « Pour une flotte qui veut passer dans l'Atlantique sans se faire voir, c'est le pire des goulets. Tout le monde t'attend à la porte. »
Toi qui me lis, garde cette image en tête : une porte étroite, et derrière, une meute qui guette.
Une guerre à l'échelle du monde
Il faut remonter à 1759 pour comprendre pourquoi la France et l'Angleterre en étaient venues à se battre au pied de ces falaises portugaises. La guerre de Sept Ans n'était pas une querelle de frontières européennes : c'était le premier conflit vraiment mondial, mené du Canada aux Indes, sur toutes les mers à la fois. Et cette année-là, les Anglais l'appelleront plus tard leur « année des victoires ». Québec allait tomber en septembre. En novembre, la flotte française de l'Atlantique serait écrasée dans la baie de Quiberon, au large de la Bretagne.
Entre les deux, il y eut Lagos.
« Le plan français était audacieux », a expliqué Éléonore, et sa voix a pris ce ton bas qu'on garde pour les belles histoires vraies. « La France voulait rassembler ses forces pour menacer l'Angleterre elle-même. Mais sa marine était coupée en deux : une flotte à Brest, sur l'Atlantique, une autre à Toulon, en Méditerranée. Il fallait que celle de Toulon rejoigne celle de Brest. Pour cela, un seul chemin : forcer le détroit de Gibraltar, passer sous le nez des Anglais, et filer vers le nord. »
L'homme chargé de cette manœuvre s'appelait Jean-François de La Clue-Sabran, chef d'escadre. Un marin méthodique, prudent, à qui l'on avait ordonné d'éviter le combat si possible. De l'autre côté, à Gibraltar, veillait l'amiral Edward Boscawen, un Anglais que ses propres marins surnommaient « Old Dreadnought », celui qui ne craint rien. Ses ordres étaient l'exact contraire : empêcher à tout prix les Français de passer dans l'Atlantique, et les poursuivre s'ils tentaient le coup.
« Tu vois le piège se refermer ? » m'a demandé Martin. « L'un veut passer sans se battre. L'autre ne veut que se battre. Il n'y a pas d'issue heureuse pour les deux. »
Deux jours de poursuite et de feu
Dans la nuit du 17 août 1759, La Clue tente le passage. Le détroit est franchi dans l'obscurité, et un instant, tout semble réussir. Mais à peine sorti dans l'Atlantique, un navire anglais le repère. La nouvelle vole jusqu'à Boscawen, qui lève l'ancre dans l'heure. La chasse commence.
Au petit matin du 18, les Anglais rattrapent l'arrière-garde française. Le combat s'engage, dur, à coups de bordées qui déchirent les mâts et les coques. Plusieurs vaisseaux sont ravagés de part et d'autre. Une partie de l'escadre française, voyant la situation tourner, se détache et file se réfugier vers le sud, vers la côte espagnole de Cadix. La Clue, lui, continue vers le nord avec ce qui lui reste.
Et c'est là, le 19 août, que la baie de Lagos entre dans l'histoire.
« Comprends bien », a dit Éléonore en posant sa main à plat sur la pierre du fort. « Le Portugal, en 1759, est un pays neutre. Ces eaux, cette baie, appartiennent à un royaume qui n'a rien demandé à personne. La Clue croit y trouver un abri. Un navire de guerre qui se réfugie dans les eaux d'un pays neutre ne devrait pas y être attaqué. C'est la règle. »
« C'est la règle », a répété Martin, avec un demi-sourire sans joie. « Et Old Dreadnought avait d'autres priorités que les règles. »
Boscawen n'hésite pas. Il entre dans les eaux portugaises et fond sur les vaisseaux français échoués ou à l'ancre. On raconte que, des deux batteries côtières portugaises censées protéger la baie, l'une resta muette et l'autre ne tira que quelques coups de semonce avant de se taire elle aussi. Que pouvait un petit fort contre une escadre lancée ? Le vaisseau amiral, l'Océan, magnifique bâtiment de plus de quatre-vingts canons, s'échoue près du rivage. Tout le monde n'a pas le temps de fuir : une centaine de marins y sont faits prisonniers. Le Modeste est incendié, le Téméraire capturé. Au total, les Anglais détruisent deux vaisseaux de ligne et en capturent trois autres.
La Clue, blessé aux jambes dès le début du combat, est porté à terre sur cette côte d'Algarve. Il survivra à ses blessures, mais son escadre, elle, a cessé d'exister. De la belle flotte partie de Toulon, presque rien ne rejoindra jamais Brest.
Toi qui contemples aujourd'hui cette eau paisible, imagine un instant l'odeur de poudre et de bois brûlé qui a dû flotter ici, la fumée noire sur la pierre dorée, les cris portés par le vent jusqu'aux ruelles de Lagos.
Le fort qui a tout vu
Nous sommes entrés dans le vieux fort de la Pointe, le Forte da Ponta da Bandeira, celui qui garde encore l'entrée du port de Lagos. Ses murs ocre gardent la chaleur du jour comme un pain sorti du four. De la petite terrasse, la baie s'ouvre entière, et l'on comprend d'un coup pourquoi La Clue avait cru pouvoir s'y abriter, et pourquoi il s'était trompé.
C'est là que Rosa nous a rattrapés avec un vieil homme, un ami de sa famille, qui vend du poisson séché près du marché et qui connaît chaque histoire de la baie.
« La légende dit », a-t-il commencé, en baissant la voix comme font ceux qui savent, « que par certaines nuits de tempête, quand le vent d'ouest s'engouffre dans la baie, on entend encore les marins de l'Océan. Des voix qui appellent en français, sous l'eau, du côté où le grand navire a brûlé. Les vieux pêcheurs ne sortaient pas ces nuits-là. Ils disaient que la mer réclamait ce qu'elle n'avait pas fini de prendre. »
Éléonore a souri, doucement, sans moquerie. « On n'a jamais retrouvé de preuve de ces voix, bien sûr », a-t-elle nuancé. « Mais que des hommes soient morts ici, ça, les archives ne le nient pas. Peut-être que la légende n'est qu'une façon, pour ce village, de ne pas oublier tout à fait ceux qui ne sont jamais rentrés chez eux. » Et toi, ami lecteur, qu'entends-tu quand le vent tourne ?
À table, entre deux marées
Le soleil était haut quand nous avons cherché de l'ombre dans une petite tasca en retrait du front de mer, une de ces maisons sans nom qui nourrissent les gens du cru depuis toujours. La salle bruissait de conversations en portugais rapide, une télévision marmonnait dans un coin, et de la cuisine montait une odeur de coquillages et d'ail qui nous a fait taire.
On nous a servi d'abord un xerém de conquilhas, cette semoule de maïs crémeuse de l'Algarve où plongent de petites palourdes, les conquilhas de la côte. La cuillère de bois raclait le fond de la terrine encore fumante, la texture accrochait la langue, granuleuse et douce à la fois, et le goût de mer était si franc qu'on aurait dit qu'on mangeait la baie elle-même. Rosa fermait les yeux à chaque bouchée.
Puis vint un poisson grillé, tout simple, la peau craquante saupoudrée de gros sel, la chair blanche se détachant en lamelles nacrées, un filet d'huile d'olive et une moitié de citron. Martin, qui pourtant parle peu, a soupiré d'aise.
Pour finir, un Dom Rodrigo, cette petite douceur algarvienne de fils d'œuf et d'amande enveloppée dans son papier doré, sucrée à faire fermer les paupières. Et un verre de medronho, l'eau-de-vie d'arbousier des collines de l'arrière-pays, qui descend en brûlant juste ce qu'il faut. « À ceux qui ne sont pas rentrés », a dit le vieil homme en levant son petit verre. Nous avons trinqué en silence.
Ce que la baie garde encore
Nous sommes ressortis dans la lumière déclinante. La baie avait pris cette teinte d'or plus grave qu'elle prend le soir, quand les falaises semblent retenir le dernier soleil. Difficile de croire que cette eau si calme ait pu porter tant de fureur. Et pourtant.
Deux jours de canonnade, ici, ont fait plus que couler des navires. Ils ont scellé, avec Québec et Quiberon, le tournant d'une guerre mondiale, et fait pencher l'équilibre des mers du côté anglais pour longtemps. Le petit Portugal, lui, avait dû regarder sa neutralité bafouée sans pouvoir répondre, leçon amère sur ce que valent les règles quand les puissants ont décidé de s'en passer.
Toi qui viendras un jour à Lagos pour ses plages et ses grottes couleur de miel, arrête-toi une minute au bord de cette baie. Regarde-la autrement. Sous la beauté, il y a toujours une mémoire. Et celle-ci parle français et anglais, en plus du portugais.
Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir. — Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Catégorie : Grandes batailles · Pays : Portugal · Type de lieu : Lieux de mémoire
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