La Huerta de Murcie, le potager que des ingénieurs arabes irriguent encore aujourd'hui

Murcie
October 1, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant la noria de La Ñora, dans la Huerta de Murcie, Murcie, Espagne

Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?

Ta chronique de voyage en Espagne sur la Huerta de Murcie, avec les ingénieurs venus d'Al-Andalus au VIIIe siècle puis les hommes bons du tribunal des eaux né au XIIIe siècle sous Alphonse le Sage, au temps où chaque filet d'eau se partageait à la minute près entre voisins, tandis qu'aux Pays-Bas, dès le XIIe siècle, les paysans de l'Alblasserwaard creusaient des digues pour faire fuir l'eau au lieu de la conduire.

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La Huerta de Murcie, le potager que des ingénieurs arabes irriguent encore aujourd'hui

Douze siècles plus tard, l'eau coule toujours dans les mêmes rigoles

Tu arrives à Murcie par un matin de fin d'été, et la première chose qui te surprend, ce n'est pas la ville. C'est le vert. Un vert dense, insolent, qui s'étend jusqu'à l'horizon dans une région que tu croyais sèche. Citronniers, orangers, poivrons, artichauts, rangs de salades qui luisent sous une lumière déjà chaude à neuf heures. Tu es en Espagne du Sud-Est, l'une des terres les plus arides de tout le continent, et pourtant on l'appelle depuis toujours l'huerta, le potager. Le potager de l'Europe, même, quand on parle de ce qui part chaque jour d'ici vers les étals de Munich, de Lyon ou de Rotterdam.

Regarde bien, toi qui lis ces lignes et qui rêves peut-être, un jour, de poser tes valises quelque part entre soleil et racines. Ce vert n'est pas un cadeau du ciel. Il ne pleut presque pas ici. Ce vert est une décision humaine, prise il y a plus de mille ans, tenue depuis, geste après geste, par des gens dont personne ne retiendra le nom. L'eau qui court en ce moment dans la petite rigole à tes pieds suit un tracé dessiné par des ingénieurs venus d'Al-Andalus. Et si tu veux comprendre pourquoi ces gens qui vivent ici semblent si tranquilles, si sûrs de leur terre, il faut suivre cette eau. Elle a plus à raconter que bien des cathédrales.

Premiers pas au bord d'une acequia

Encarnación m'attend au bord d'un canal étroit, à peine plus large qu'un pas. Elle est maraîchère, née dans la huerta, comme son père et le père de son père. Elle a les mains d'une femme qui travaille la terre et le regard de quelqu'un qui n'a jamais eu besoin de partir pour se sentir riche. À côté d'elle, Léa observe l'eau avec une attention presque gourmande. Léa est ingénieure hydraulique, venue de France, et elle étudie les systèmes d'irrigation anciens. Elle s'est accroupie, la main dans le courant, et elle sourit sans rien dire.

« Tu sens ça ? » me lance Encarnación en désignant l'eau. « Elle est fraîche. Elle vient de la Contraparada, là-haut, où le fleuve Segura se laisse détourner depuis toujours. »

Léa relève la tête. « Toujours, c'est-à-dire ? »

« Depuis les Maures, ma fille. Depuis avant nous tous. »

L'air sent la terre mouillée et l'écorce de citron. Quelque part, un moteur de tracteur tousse puis se tait. On entend surtout l'eau, ce bruit modeste et continu qui, ici, vaut de l'or. Je te le dis franchement, il y a des voyages où l'on cherche le spectaculaire, et il y a ceux où l'on apprend à écouter un filet d'eau comme on écouterait une confidence. Nous étions dans le second.

Une acequia étroite en pierre serpente entre des rangs de citronniers et de potagers verdoyants dans la Huerta de Murcie, eau claire, lumière chaude de fin d'été, aucune personne

Les ingénieurs d'un empire disparu

Il faut remonter au VIIIe siècle. Quand les armées venues du Maghreb franchissent le détroit et s'installent dans la péninsule, elles apportent avec elles un savoir que Rome, pourtant passée par là, n'avait jamais poussé aussi loin. L'art de conduire l'eau. Pas de la stocker seulement, mais de la répartir, de la faire monter, de la partager avec une précision d'orfèvre.

Ils creusent des acequias, ces canaux à ciel ouvert qui prennent l'eau du Segura et la conduisent, par la seule pente du terrain, jusqu'aux parcelles les plus lointaines. Deux grandes artères naissent alors, l'Aljufía sur une rive, l'Alquibla sur l'autre, et de ces deux mères se ramifient des centaines de veines plus fines. Là où la terre s'élève et refuse l'eau, ils dressent des norias, ces grandes roues de bois que le courant fait tourner et qui remontent l'eau godet après godet, avec ce grincement patient que l'on entend encore dans certains villages.

« Ce qui me sidère », dit Léa en marchant le long du canal, « c'est que ce n'est pas de la force brute. Regarde, il n'y a pas de pompe, pas de barrage géant. Tout repose sur la pente et sur la mesure. Chaque parcelle a droit à l'eau pendant un temps donné, calculé. »

Encarnación hoche la tête. « On dit le tanda. Ton tour. Tu ouvres ta vanne quand c'est à toi, tu la refermes quand c'est fini, et l'eau passe au voisin. Celui qui vole de l'eau vole du temps aux autres. Ça ne se pardonne pas. »

Toi qui me lis, arrête-toi un instant sur cette idée. Dans une terre où l'eau manque, la ressource la plus précieuse n'est pas l'eau elle-même. C'est la confiance. La certitude que ton voisin refermera sa vanne à l'heure dite. Tout un peuple a bâti sa prospérité sur cette parole tenue, et il a fallu inventer une institution pour la garantir.

Une ancienne noria en bois, grande roue hydraulique traditionnelle, tournant au bord du fleuve Segura près de Murcie, godets remontant l'eau, ciel clair, style photographie éditoriale documentaire sans personnage

Le tribunal des hommes bons

Cette institution existe toujours. Elle porte un nom qui sonne comme une promesse : le Conseil des Hommes Bons, le Consejo de Hombres Buenos de la Huerta de Murcia.

Son origine remonte au XIIIe siècle. Quand Murcie passe sous couronne castillane, le roi Alphonse X, celui que l'histoire a surnommé le Sage, ne détruit pas ce qu'il trouve. Il a l'intelligence rare du vainqueur qui reconnaît un bon système quand il en voit un. Les Arabes confiaient déjà l'arbitrage de l'eau à leurs anciens, aux plus expérimentés. Alphonse reprend l'idée, la coule dans le droit castillan, et laisse vivre le tribunal des irrigants.

Aujourd'hui encore, une fois par semaine, des hommes et des femmes de la huerta, élus par leurs pairs, se réunissent pour trancher les litiges. Qui a détourné l'eau. Qui n'a pas curé son canal. Qui a arrosé hors de son tour. Il n'y a pas d'avocat, pas de dossier, pas de procédure interminable. On écoute, on cherche d'abord la réconciliation, et si elle échoue, on juge. Le verdict tombe le jour même, en quelques minutes, et il est sans appel. La loi espagnole reconnaît d'ailleurs à ce conseil une autorité pleine sur son domaine, en marge de la justice ordinaire, une chose presque unique en Europe.

« Mon grand-père a été jugé une fois », me raconte Encarnación en riant. « Il avait laissé son eau déborder chez le voisin. Il a payé, et il n'a jamais recommencé. Il disait toujours que le tribunal était plus juste que n'importe quel tribunal de la ville, parce que ceux qui te jugent, ils ont les mains dans la même terre que toi. »

En 2009, l'Unesco a inscrit ce conseil, avec son cousin le Tribunal des Eaux de Valence, au patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Non pas pour un monument. Pour une manière de vivre ensemble autour d'une ressource rare. Je trouve cela bouleversant. On protège d'ordinaire des pierres. Ici, on protège une parole donnée, transmise depuis huit siècles.

Le barrage de dérivation de la Contraparada sur le fleuve Segura près de Murcie, ancienne prise d'eau maçonnée qui alimente les grandes acequias de la huerta, eau calme et vannes de pierre, lumière dorée, photographie éditoriale sans personnage

Là-bas, tout au nord, on faisait exactement l'inverse

Léa, ce soir-là, a posé une question qui m'a tenu éveillé. « Est-ce qu'ailleurs en Europe, à la même époque, on se battait aussi avec l'eau ? »

Oui. Mais à l'envers. Très loin au nord, dans les Provinces qui allaient devenir la Hollande, des paysans menaient au même moment un combat rigoureusement inverse. Là où Murcie manquait d'eau et devait la conduire jusqu'à la moindre racine, l'Alblasserwaard et ses tourbières croulaient sous l'eau et cherchaient désespérément à s'en débarrasser. Dès le XIIe siècle, on y creuse des fossés pour drainer, on y dresse des digues pour contenir le fleuve. Le comte Florent le rappelle à l'ordre en ordonnant une digue de ceinture autour de ces terres gorgées.

Et là aussi, comme à Murcie, l'eau a forcé les hommes à s'organiser. Au XIIIe siècle naissent les wateringues, ces conseils de paysans qui décident ensemble de l'entretien des digues et punissent d'une amende celui qui néglige la sienne. Deux terres que tout oppose, le Sud sec et le Nord noyé, ont inventé au même siècle la même chose : un pouvoir collectif né de l'eau, avant même les rois modernes. Plus tard viendront les moulins à vent, ces silhouettes que le monde entier associe aujourd'hui aux Pays-Bas, qui pomperont l'eau vers le haut pour l'évacuer.

Regarde la beauté de la chose, toi qui me lis. À Murcie, on faisait tourner des roues pour faire monter l'eau et la garder. À Kinderdijk, on ferait tourner des ailes pour la chasser au loin. Le même génie, le même siècle, deux gestes opposés, et dans les deux cas la certitude qu'on ne survit à l'eau qu'ensemble, jamais seul.

Paysage de polder hollandais médiéval, digues de terre et canaux de drainage rectilignes traversant des prairies basses sous un grand ciel nuageux, ambiance nordique, photographie éditoriale sans personnage

Une table dans la huerta

Le midi, Encarnación nous emmène manger sous une treille, dans l'une de ces vieilles maisons de maraîchers qu'on appelle ici des barracas, où l'on sert ce que la terre a donné le matin même. Pas de nom sur la façade, pas d'enseigne. Juste une porte ouverte et l'odeur de l'huile chaude.

On commence par un zarangollo, ce plat tout simple de courgettes fondues, d'oignon et d'œuf brouillé, une chose humble qui a le goût du potager de juillet. Puis arrivent les michirones, de grosses fèves sèches mijotées longtemps avec un morceau de chorizo et un os de jambon, dans un bouillon rouge qui te réchauffe jusqu'aux idées. La cuillère racle le fond de la terrine en terre cuite, encore brûlante sous les doigts. Léa ferme les yeux à la première bouchée. Dehors, une cigale s'obstine. Le vin est un rouge charnu des collines voisines, un Bullas encore un peu frais de la cave, qui sent la garrigue et le fruit noir.

Et pour finir, les paparajotes. Encarnación en rit d'avance en nous regardant. On te sert de belles feuilles de citronnier enrobées d'une pâte à beignet dorée, saupoudrées de sucre et de cannelle. « Ne mange pas la feuille », prévient-elle, une seconde trop tard pour Léa, qui recrache en riant la nervure amère. On mord la pâte, on laisse la feuille. Elle n'est là que pour parfumer, pour rappeler d'où vient tout ceci. Même le dessert, ici, te ramène à l'arbre et à l'eau qui l'a nourri.

Zarangollo murcien et michirones, plats traditionnels de la Huerta de Murcie, courgettes à l'œuf et ragoût de fèves au chorizo servis sur une table rustique, photographie culinaire lumière naturelle

Ce que raconte la vieille Fina

Au bord d'une noria abandonnée, plus loin dans l'après-midi, une vieille femme ratissait le pied d'un citronnier. Encarnación la connaissait, bien sûr. On la salue, on parle du temps, puis, l'eau appelant les histoires, la vieille Fina se met à raconter.

On raconte que jadis, quand la sécheresse durait trop et que les canaux se vidaient, une jeune fille de la huerta était descendue au bord du fleuve pour supplier l'eau de revenir. On dit qu'elle chantait si bien, si tristement, que l'eau, prise de pitié, serait remontée d'elle-même dans les acequias, et qu'on l'entendrait encore, certaines nuits d'été, chanter tout bas au fond des canaux quand l'eau court.

Léa, en bonne ingénieure, a souri poliment. « C'est joli. Mais l'eau remonte surtout parce qu'on a bien calculé la pente. »

« Bien sûr, ma fille », a répondu Fina sans se vexer. « Mais dis-moi, qui a calculé la pente si bien qu'elle tient depuis mille ans ? Un homme qui aimait sa terre autant que cette fille aimait l'eau. La légende et ton calcul, c'est la même chose racontée deux fois. »

Je n'ai rien trouvé à ajouter. Il y a des jours où une vieille femme au pied d'un citronnier en sait plus long que bien des livres.

L'eau, aujourd'hui, coule encore à l'heure dite

Ce qui m'a le plus touché, dans cette huerta, ce n'est pas l'ancienneté. C'est la continuité. Toi qui songes peut-être à venir vivre un jour dans le Sud de l'Espagne, retiens ceci. Ici, le passé n'est pas dans un musée. Il est dans le geste d'Encarnación qui ouvre sa vanne à l'heure exacte de son tour, referme, et laisse l'eau filer chez la voisine. Il est dans le tribunal qui se réunit encore cette semaine comme il le faisait sous Alphonse le Sage. Il est dans cette terre qui nourrit aujourd'hui la moitié de l'Europe en légumes parce que des gens, il y a douze siècles, ont décidé de se faire confiance autour d'un filet d'eau.

On te vendra ailleurs des rêves d'installation faciles, des promesses toutes faites sur le climat et le coût de la vie. Méfie-toi de ceux qui promettent tout sans jamais parler d'effort. Ce que la huerta enseigne, c'est autre chose. Que rien de vivant ne dure sans qu'on l'entretienne, sans qu'on respecte le tour de l'autre, sans qu'on mette, soi aussi, les mains dans la terre. La vraie question n'est jamais le pays. C'est ton envie d'en devenir, un jour, un maillon comme les autres.

Le soir tombait quand nous sommes repartis. L'eau, elle, continuait, indifférente à nous, fidèle à son tracé millénaire. Encarnación a refermé une dernière vanne d'un geste que ni elle ni personne ne remarque plus, et pourtant ce geste minuscule tenait, à lui seul, douze siècles debout.

Catégorie : Paysages culturels  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Paysages culturels

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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.

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