Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?
Ta chronique de voyage en Portugal sur les vignes de Monsaraz, avec les bâtisseurs du cromlech de Xerez (Ve et IVe millénaires avant notre ère), au temps où l'on dressait des menhirs de granit face au soleil levant, tandis qu'en Bretagne on alignait déjà les pierres de Carnac vers 4500 avant notre ère.
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
Tu sais, il y a des endroits où l'on ne visite pas le passé, on le côtoie encore, entre deux rangs de ceps. Monsaraz est de ceux-là. Imagine une colline blanche posée au-dessus de l'Alentejo, un village de maisons chaulées serré derrière ses remparts, et tout autour, jusqu'à l'horizon, des vignes basses qui ondulent dans la chaleur. Personne ne t'y attend avec un guichet et un ticket. Ce qui t'attend, c'est une vigneronne qui taille encore ses souches à quelques pas d'un cercle de pierres dressées il y a plus de six mille ans, et qui te dira, sans y penser, que ces menhirs font partie du paysage comme les oliviers.
Si tu rêves de poser un jour tes valises quelque part dans ce pays, c'est un lieu qui te parlera autrement qu'une carte postale. Parce qu'ici, l'installation n'est pas une promesse de brochure. C'est un geste précis, répété saison après saison, par des gens qui vivent au milieu de leur propre histoire sans en faire toute une affaire. Viens, je te présente ceux qui m'accompagnent aujourd'hui.
Trois voyageurs sur la route des pierres
Nous arrivons par la route de Reguengos, celle qui monte doucement entre les domaines viticoles. La lumière de l'Alentejo tombe droit, blanche, et la poussière sent la terre chaude et le romarin. Teresa nous ouvre la porte de son exploitation familiale, une bâtisse basse dont les murs gardent la fraîcheur. Elle est née ici, à Monsaraz, ses parents et ses grands-parents avant elle. Ses mains portent la vigne, cette façon particulière qu'ont les mains de vigneron d'être à la fois sèches et douces.
Hugo, lui, est œnologue. Il connaît les terroirs granitiques de l'Alentejo comme d'autres connaissent les rues de leur enfance, et il ne peut s'empêcher de gratter le sol du bout de sa chaussure pour en juger la texture. Solange complète notre trio. Archéologue française, spécialiste du mégalithisme comparé, elle a passé sa vie à mesurer des pierres levées d'un bout à l'autre de l'Europe. Elle est venue voir de ses yeux ces cromlechs de l'Alentejo dont elle parle depuis des années dans ses cours.
"On raconte que les vignes d'ici ont toujours poussé entre les pierres des anciens", dit Teresa en nous versant un verre d'eau fraîche. Solange sourit, prend un carnet. Toi qui me lis, tu sens déjà que la journée ne sera pas une simple dégustation.
Les pierres dressées avant la vigne
Nous marchons jusqu'au cromlech de Xerez. Aujourd'hui il ne se trouve plus tout à fait à sa place d'origine, et c'est une histoire en soi. L'ensemble se composait de cinquante-cinq pierres de granit disposées autour d'un menhir central, un bloc phallique de près de quatre mètres et demi pesant sept tonnes. Quand le grand barrage de l'Alqueva a commencé à retenir les eaux, au tournant des années deux mille, tout ce secteur devait disparaître sous le plus vaste lac artificiel d'Europe occidentale. Alors on a démonté le cromlech, pierre par pierre, en novembre 2001, pour le remonter en juin 2004 près du couvent d'Orada, plus haut, hors d'atteinte de l'eau.
Solange s'agenouille devant l'une des pierres. "Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ces gravures, ces motifs, on les retrouve sur d'autres monuments de la région, comme le cromlech des Almendres, plus connu, du côté d'Évora. Ce ne sont pas des dessins isolés. C'est un langage partagé." Le monument remonte au Ve, peut-être au IVe millénaire avant notre ère. Des hommes du Néolithique ont choisi, taillé, transporté et dressé ces blocs face au soleil levant, longtemps avant l'écriture, longtemps avant Rome, longtemps avant tout ce que nos manuels aiment nous raconter.
Hugo se tait. Lui qui parle si volontiers de sols et de cépages reste là, la main posée sur le granit tiède. "C'est la même roche que celle de mes vignes", finit-il par dire. Et c'est vrai. La pierre des menhirs et la pierre qui donne son caractère au vin de Monsaraz sortent du même socle.
Le même geste, à l'autre bout de l'Europe
Solange nous raconte alors quelque chose qui donne le vertige. Pendant que des mains dressaient ces pierres en Alentejo, très loin au nord, sur la côte bretonne, d'autres mains faisaient exactement le même geste. Les alignements de Carnac, ces milliers de menhirs plantés en files sur des kilomètres, ont été érigés au Néolithique, autour de 4500 avant notre ère.
"Attention", nous prévient-elle aussitôt, et sa voix se fait plus ferme. "Il ne faut surtout pas imaginer un lien direct entre Carnac et Xerez. Personne n'est venu de Bretagne enseigner aux gens d'ici comment lever des pierres, et personne d'ici n'est monté leur montrer. Ce serait une belle légende, mais ce serait faux." Ce qui relie ces lieux n'est pas une filiation. C'est une coïncidence humaine, immense et troublante. À la même époque, sans se connaître, des peuples séparés par toute l'Europe ont éprouvé le même besoin de dresser la pierre vers le ciel.
Toi, ami lecteur, mesure un instant ce que cela veut dire. Le geste de bâtir plus grand que soi, de marquer la terre pour ceux qui viendront après, ce geste-là ne s'apprend pas d'un voisin. Il monte du fond de l'homme. Et il a laissé, de Carnac à Monsaraz, les mêmes silhouettes de granit debout dans la lumière.
Le village qui veille sur le fleuve
Nous remontons vers Monsaraz au moment où le soleil commence à décliner. Le village apparaît d'un coup, tout en haut de sa colline, blanc et net contre le bleu. En contrebas s'étale la nappe immense de l'Alqueva, ce lac né du barrage qui a failli engloutir le cromlech. Les remparts tiennent le sommet, et le château domine tout, sentinelle de pierre au-dessus de la plaine.
L'histoire de ce village est une histoire de frontière. En 1167, un chevalier au surnom redoutable, Geraldo Sem Pavor, Geraldo le Sans Peur, arrache Monsaraz aux mains musulmanes pour le compte du premier roi du Portugal, Afonso Henriques. Mais la frontière est mouvante en ce temps là, et le village change de camp. Il faut attendre 1232 pour que le roi Sancho II le reprenne définitivement. Le souverain le confie alors aux Templiers, ces moines soldats qui savaient tenir une terre autant que prier. Un siècle plus tard, c'est le roi Dinis qui fait bâtir le château tel que tu le vois encore aujourd'hui, classé monument national.
"Tu vois", me glisse Teresa, "les gens croient que notre histoire commence avec le château. Mais le château est un nouveau venu. Les pierres des anciens étaient déjà là depuis plus de quatre mille ans quand les Templiers sont arrivés." Elle a raison, et cela remet tout à sa place. Ici, le Moyen Âge est presque récent.
La vigne qui pousse entre les menhirs
Le lendemain, Teresa nous emmène dans ses rangs. C'est là que le passé cesse d'être un décor et devient un travail. La région de Reguengos de Monsaraz est devenue en 2003 l'une des huit sous appellations du grand Alentejo, une reconnaissance pour des vins que l'on faisait ici bien avant les papiers officiels. Hugo se penche sur les ceps et nomme les cépages comme on récite une famille : l'aragonez et la trincadeira pour la structure des rouges, le moreto, le periquita, le perrum, et pour les blancs le roupeiro, le rabo de ovelha, le manteudo.
Ce qui me saisit, ce n'est pas la technique. C'est le geste. Teresa taille à la main, se baisse, coupe, se relève, avance d'un pas. Le même mouvement, mille fois par jour, celui que faisaient son père et sa grand mère. Et à cent mètres de là, une pierre dressée par des inconnus il y a six mille ans regarde la scène sans broncher.
Toi qui rêves parfois de venir vivre sur ces terres, retiens bien ceci. Ce que tu vois ici n'est pas un musée. C'est une continuité vivante. La vigne se taille encore à la main entre les vestiges des premiers hommes, les vendanges reviennent chaque automne, les familles restent. S'installer dans un lieu comme celui ci, ce n'est pas acheter une vue. C'est entrer, humblement, dans une chaîne de gestes qui n'a jamais cessé.
Une table partagée à l'ombre des remparts
À midi, la faim nous rattrape. Nous poussons la porte d'une petite taverne sans nom sur la façade, une salle voûtée où la fraîcheur des murs épais nous tombe sur les épaules comme un soulagement. Ça sent l'ail que l'on fait blondir dans l'huile d'olive, la coriandre fraîche, le pain de campagne. Une conversation en portugais bourdonne dans un coin, ponctuée d'un rire de temps en temps.
On nous sert d'abord une açorda alentejana, cette soupe de pain qui est l'âme de la région. Rien que du pain rassis, de l'ail pilé, une pluie de coriandre, un filet d'huile, et un oeuf poché qui se rompt dans le bol brûlant. C'est humble et c'est bouleversant. La cuillère fume, la vapeur monte au visage, le pain gonflé fond sous la dent. Teresa ferme les yeux à la première bouchée, comme on retrouve une voix familière.
Puis vient la carne de porco à alentejana, ce mariage improbable du porc et des palourdes qui n'appartient qu'à cette terre, la chair tendre et les coquillages salés, avec des petits cubes de pommes de terre dorées. Hugo débouche une bouteille de rouge de Monsaraz. Le vin est sombre, chaud, il sent la mûre et la garrigue, et il roule sur la langue avec cette rondeur que donne le granit. Nous trinquons. Le verre tinte contre le verre.
Pour finir, une sericaia, ce délicat entremets aux oeufs saupoudré de cannelle, servi avec les fameuses prunes d'Elvas, les ameixas de Elvas, sucrées et confites. La texture tremble légèrement sur la cuillère. Autour de la table, plus personne ne parle. Il y a des silences de repas qui valent tous les discours.
Le vieux Joaquim et la dame des pierres
En sortant, nous croisons un vieil homme assis sur un banc de pierre, une casquette élimée sur le crâne, les mains croisées sur une canne. Il s'appelle Joaquim, il a taillé la vigne toute sa vie dans les parcelles voisines du cromlech. Il nous fait signe de nous asseoir près de lui, et son regard file vers la plaine.
"On raconte que dans ces pierres vit une moura encantada", dit il de sa voix rocailleuse. "Une jeune Maure enchantée, prisonnière depuis le temps des anciens rois. La légende dit qu'à la nuit de la Saint Jean, quand la lune est pleine, elle sort d'entre les menhirs, se peigne les cheveux avec un peigne d'or, et pleure un amour perdu. Ceux qui la voient et gardent le silence, elle les rend riches. Ceux qui parlent, elle les change en pierre à leur tour." Il rit doucement, content de son effet.
Solange, à côté de moi, hoche la tête avec tendresse. "C'est une très belle histoire", dit elle, "et on la retrouve, sous mille formes, dans tout le Portugal. Mais il faut être honnête, ami lecteur. Ces pierres n'ont jamais gardé de princesse enchantée. Elles gardent quelque chose de plus vrai et de plus troublant encore : le souvenir muet des tout premiers hommes qui ont habité cette terre." Joaquim la regarde, puis sourit. "Chacun ses pierres, madame. Les vôtres racontent des dates. Les miennes racontent des rêves." Et au fond, ils ont raison tous les deux.
Ce que gardent les pierres
Le soir tombe sur Monsaraz. La lumière vire à l'or, puis au rose, et le lac de l'Alqueva devient un miroir de métal en bas de la colline. Nous restons un long moment sur le chemin de ronde, sans rien dire. Teresa regarde ses vignes qui s'éteignent dans la pénombre. Solange contemple l'horizon où dorment les cromlechs. Hugo fait tourner un dernier fond de vin dans son verre.
Je pense à tous ces gestes superposés sur un même sol. Dresser une pierre. Bâtir un rempart. Tailler une souche. Rompre un pain à plusieurs. Six mille ans séparent le premier du dernier, et pourtant ils se ressemblent tous, parce qu'ils disent la même chose : nous étions là, nous avons aimé cette terre, nous avons voulu durer.
Et toi qui me lis, si tu passes un jour par Monsaraz, ne cherche pas seulement le beau village et son château. Descends dans les vignes. Pose ta main sur un cep, puis sur un menhir. Tu sentiras, entre les deux, courir la même chaleur de granit, et la même patience des hommes.
Catégorie : Vins · Pays : Portugal · Type de lieu : Vignobles
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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.





