Perdigões, le soleil enterré sous les vignes d'Esporão

Alentejo
October 1, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant la Torre do Esporão, Reguengos de Monsaraz, Alentejo, Portugal

Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?

Ta chronique de voyage au Portugal sur le complexe des Perdigões, près de Reguengos de Monsaraz, avec les bâtisseurs anonymes du Néolithique et du Chalcolithique (IVe et IIIe millénaires avant notre ère) et l'archéologue António Carlos Valera qui les fouille depuis 1997, au temps où l'on creusait dans la roche de l'Alentejo des fossés circulaires ouverts sur le soleil levant, tandis qu'en Angleterre, vers 2500 avant notre ère, on dressait les grands blocs de sarsen de Stonehenge.

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Perdigões, le soleil enterré sous les vignes d'Esporão

Comment un sanctuaire plus vieux que les pyramides a dormi quatre mille ans sous l'Alentejo, avant qu'un labour trop profond ne le réveille

Tu sais, il y a des lieux qui ne se voient pas. On roule sur la route de Monsaraz, vitres baissées, dans l'odeur des cistes et de la poussière chaude, sans soupçonner que sous les ceps quelque chose attend depuis quatre mille ans.

C'est exactement ce qui s'est passé ici, dans la plaine de Reguengos de Monsaraz, jusqu'en 1996. Cette année-là, des engins sont venus préparer le sol pour de nouvelles vignes. Ils ont labouré plus profond que d'habitude. Quand on a regardé la terre retournée depuis le ciel, des cercles sont apparus. Des cercles immenses, emboîtés les uns dans les autres, comme les ondes d'une pierre jetée dans un lac.

Je suis revenu ce matin de septembre pour les voir de mes propres yeux. Le soleil n'est pas encore haut, l'air sent la terre sèche et le raisin mûr, les vendanges ont commencé quelque part derrière la colline. Et je ne suis pas seul.

Premiers pas sur la colline des cercles

Eleanor Whitcombe descend de la voiture la première, carnet déjà ouvert. Elle est archéologue, anglaise, et elle a grandi à Salisbury, à une quinzaine de kilomètres de Stonehenge.

Derrière elle, Mathieu Delvaux ajuste sa casquette. Ingénieur géomètre à Liège, il ne croit que ce qu'il peut mesurer. Inês Caeiro ferme la marche. Elle est née à Reguengos, son grand-père taillait la vigne dans ces collines, et elle nous regarde tous les deux avec l'amusement tranquille de ceux qui reçoivent chez eux.

« Alors c'est ça ? » demande Mathieu en balayant du regard les rangs de vigne, les oliviers, les chaumes dorés.

« Il faut regarder vers l'est », répond Inês. La colline descend doucement vers une vallée, puis remonte au loin vers une crête où se découpe, minuscule et blanche, la silhouette de Monsaraz perchée sur son éperon. Au-delà, invisible, coule le Guadiana.

Toi qui me lis, imagine un amphithéâtre naturel. Un gradin de terre ocre ouvert sur le levant. Les hommes qui ont choisi cet endroit ne l'ont pas choisi par hasard, et c'est la première chose que ce paysage murmure quand on se tait. Une cigale s'obstine.

Des fossés creusés pour le soleil

Le complexe archéologique des Perdigões couvre plus de seize hectares. On y a identifié plus d'une douzaine de fossés à peu près concentriques, creusés dans la roche à des époques différentes, qui se chevauchent, se recoupent, se remplacent. Au centre, des centaines de fosses et de trous de poteaux dessinent d'autres cercles encore.

Chaque génération a écrit par-dessus la précédente sans jamais tout effacer. Les datations au radiocarbone, publiées par l'équipe d'António Carlos Valera, racontent une occupation extraordinairement longue. Les premiers fossés apparaissent vers le milieu du IVe millénaire avant notre ère, à la fin du Néolithique. Le lieu vit ensuite pendant tout l'âge du Cuivre et ne s'éteint qu'au seuil de l'âge du Bronze, vers 2000 avant notre ère.

Mathieu s'arrête net devant un panneau. « Le dernier grand fossé, celui de l'extérieur, fait plus de trois mètres de profondeur. Et un périmètre d'environ un kilomètre et demi. Sans machines. À la main, panier après panier. »

Selon les estimations de l'équipe de fouille, ce sont des dizaines de milliers de tonnes de roche qui ont été arrachées au sol pour ce seul fossé.

Mais le plus troublant n'est pas la taille. C'est l'orientation. Les archéologues ont relevé que les deux entrées du fossé extérieur s'ouvrent vers les points où le soleil se lève aux solstices d'été et d'hiver. Et depuis le cœur du site, aux équinoxes, l'astre surgit dans l'axe de la crête qui porte aujourd'hui Monsaraz.

« Comme chez nous », murmure Eleanor. « À Stonehenge, l'axe regarde le lever du soleil au solstice d'été. Les deux monuments sont contemporains. Et ils ne se sont jamais connus. »

Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Deux peuples sans écriture, à deux mille kilomètres l'un de l'autre, ont levé les yeux vers le même ciel et en ont tiré la même conclusion : le temps tourne, et il faut construire au rythme de ce qui tourne.

Vue aérienne au lever du soleil d'un vaste enclos préhistorique formé de fossés concentriques creusés dans une terre ocre, entouré de rangs de vigne en Alentejo, lumière rasante dorée, collines douces à l'horizon

Ceux qui marchaient jusqu'ici pour mourir

Nous remontons vers le centre du site. La terre crisse sous nos semelles, blanche de calcaire par endroits, rouge ailleurs. Le soleil commence à peser sur les épaules.

Inês s'accroupit et ramasse une petite pierre. « Mon grand-père disait que ces champs étaient pleins de mortos. Des morts. Il le disait en riant. Il ne savait pas qu'il avait raison. »

Car les Perdigões ne sont pas seulement un calendrier. C'est un lieu où l'on traitait la mort d'une manière qui nous déroute. On y a trouvé des tombes collectives de type tholos, des dépôts dans les fossés, des ossements humains manipulés, déplacés, réenterrés. Et dans la zone centrale, une fosse où des restes humains avaient été brûlés à très haute température, au-delà de 900 degrés, puis déposés avec des os d'animaux, des pointes de flèches et des idoles d'ivoire, elles aussi passées par le feu.

« Ils ne cherchaient pas à conserver l'individu », dit Eleanor lentement. « À la même époque, en Égypte, on momifiait les pharaons pour l'éternité. Ici, on faisait l'inverse. On dissolvait la personne dans le groupe. »

L'ivoire, justement. Les Perdigões comptent parmi les sites de la péninsule Ibérique où l'on a trouvé le plus d'objets en ivoire, et les plus variés. Or il n'y a jamais eu d'éléphants en Alentejo. Les études de provenance menées sur l'ivoire du Chalcolithique ibérique montrent qu'il venait surtout d'éléphants de savane africains, parfois d'Asie, arrivé par la mer au terme de routes dont on devine à peine le tracé. Et les analyses des squelettes indiquent que plusieurs des défunts n'étaient pas nés dans la région. Ils avaient marché jusqu'ici.

Toi, ami lecteur, pense à cela un instant. Il y a cinq mille ans, des hommes et des femmes quittaient leur vallée, traversaient des jours de plaines et de forêts de chênes, pour venir finir leur vie au bord de ces cercles. On ne sait pas ce qu'ils espéraient. On sait seulement qu'ils venaient.

Puis, vers 2000 avant notre ère, tout s'arrête. Le site est abandonné, recouvert, oublié. Pendant quarante siècles, il ne reste que la colline, et le soleil qui continue de se lever dans l'axe des portes disparues.

Petites figurines anthropomorphes et idoles en ivoire du Chalcolithique posées sur une terre claire de fouille, à côté de pointes de flèche en pierre taillée, lumière chaude latérale, gros plan documentaire

La tour qui garde les trésors

Pour voir ce que la terre a rendu, il faut rouler cinq kilomètres vers le sud, jusqu'à la Herdade do Esporão. Le domaine est ancien, bien plus que son vin. Ses limites ont été fixées en 1267, quand il appartenait à Soeiro Rodrigues, juge d'Évora, et elles n'ont presque pas bougé depuis.

Au milieu des vignes se dresse la Torre do Esporão, une haute tour crénelée de trois étages aux murs blanchis à la chaux, élevée dans la seconde moitié du XVe siècle, très probablement pour Álvaro Mendes de Vasconcelos, chevalier de la maison de Bragance, entre 1457 et 1490.

Au rez-de-chaussée, sous les voûtes de pierre fraîche, se trouve le musée archéologique du complexe des Perdigões. Plus de deux cents pièces y sont exposées. Il y a des figurines humaines aux proportions étonnamment justes, des pointes de flèche, des outils de cuivre, des perles. Et puis, dans une vitrine, un minuscule lièvre sculpté dans l'ivoire.

Eleanor se penche jusqu'à presque toucher la vitre. Le petit animal tient dans une paume. Oreilles couchées, corps ramassé, prêt à bondir depuis cinq mille ans.

« Quelqu'un a regardé un vrai lièvre dans ces champs », dit Mathieu, « et l'a sculpté dans une défense venue de l'autre côté de la mer. »

Si tout cela existe aujourd'hui, c'est parce que le domaine d'Esporão, racheté en 1973 par José Roquette et Joaquim Bandeira, a choisi de financer la recherche plutôt que de replanter par-dessus. Depuis 1997, les fouilles sont menées par l'entreprise ERA Arqueologia. En janvier 2019, le Portugal a classé le complexe des Perdigões Monumento Nacional, sa plus haute distinction patrimoniale.

La Torre do Esporão, tour crénelée blanche du XVe siècle, Herdade do Esporão, Reguengos de Monsaraz, Alentejo, Portugal

À table, avec le vin de l'Alentejo

Il est plus de treize heures quand nous poussons la porte d'une petite adresse de Reguengos, à l'écart de la place, là où Inês a ses habitudes. Une odeur d'ail, de saindoux chaud et de pain grillé vient de la cuisine et nous saisit dès l'entrée.

On nous sert d'abord un vin rouge de la sous-région de Reguengos, une des appellations de l'Alentejo. Sombre, presque noir dans le verre, il sent la mûre écrasée et la pierre chaude.

Puis arrivent les migas, ce plat que l'Alentejo tire du pain de la veille. Le pain rassis, trempé puis travaillé à la poêle dans la graisse de la viande, forme une masse dorée et moelleuse, croustillante sur les bords, qui sent l'ail et l'huile d'olive. À côté, des morceaux de porc noir frits, brillants, et quelques quartiers d'orange pour trancher le gras. Les fourchettes tintent contre la faïence.

« Chez nous, on ne jette jamais le pain », dit Inês. « Le pain, c'est la vie. Même rassis, il sert encore. »

Eleanor pose sa fourchette. « C'est drôle. Toute la matinée, on a parlé de gens qui détruisaient et reconstruisaient sans cesse. Et vous, vous refaites un repas entier avec le pain d'hier. »

Pour finir, une encharcada, ce dessert des couvents de l'Alentejo où des fils de jaune d'œuf cuisent dans un sirop de sucre, saupoudrés de cannelle. C'est tiède, doré, presque trop sucré, et la cannelle chauffe la langue. Dehors, la lumière de midi écrase tout. Dedans, nous avons le sentiment rare d'être exactement où il faut.

Migas alentejanas servies avec du porc frit et un quartier d'orange, verre de vin rouge de l'Alentejo, Portugal

La légende de la roche des amoureux

Sur la route de Monsaraz, nous nous arrêtons à São Pedro do Corval, le village des potiers, où l'air sent l'argile mouillée et le bois des fours.

Dans l'un d'eux, une femme aux mains grises de barbotine lève la tête de son tour. Dona Rosa travaille ici depuis l'âge de quinze ans. Quand Inês lui explique que nous venons des Perdigões, elle hoche la tête, essuie ses doigts sur son tablier, et nous montre du menton la direction de la route.

« Si vous aimez les vieilles pierres, il faut aller voir la Rocha dos Namorados. La roche des amoureux. »

Elle se remet à tourner son pot et raconte, sans lever les yeux.

On raconte que depuis toujours, le lundi de Pâques, les jeunes filles à marier du village marchent jusqu'à cette grande pierre en forme de champignon, plus haute qu'un homme. Chacune ramasse un caillou et le lance vers le sommet. S'il reste là-haut, le mariage viendra dans l'année. S'il retombe, il faut recommencer, et chaque caillou qui retombe compte pour une année d'attente.

Eleanor précise, pour Mathieu, que la roche est sans doute un affleurement naturel plutôt qu'un menhir dressé, mais qu'elle porte des cupules gravées très anciennes et une croix taillée plus tard, sans doute pour christianiser un rite plus vieux que l'Église. Personne ne sait depuis quand on y lance des pierres. On sait seulement que la tradition vit encore.

La Rocha dos Namorados, rocher de granit en forme de champignon couronné de cailloux, São Pedro do Corval, Reguengos de Monsaraz, Portugal

« Tu vois », me dit Inês sur le seuil. « Il y a cinq mille ans, on venait ici demander au soleil quand reviendrait le printemps. Aujourd'hui, on demande à une pierre quand viendra l'amour. C'est la même question, au fond. »

Le soleil se couche derrière la colline

Nous remontons une dernière fois vers les Perdigões en fin de journée. La lumière a changé. Elle est devenue rasante, cuivrée, et chaque motte de terre projette une ombre longue.

Le soleil descend derrière nous, derrière la pente. Les bâtisseurs des cercles ne pouvaient pas voir son coucher depuis le cœur du site, puisque la colline le leur cachait. Leur sanctuaire était tout entier tourné vers l'aube. Vers ce qui commence, pas vers ce qui finit.

Rangs de vigne de l'Alentejo au crépuscule descendant vers une vallée, au loin le village fortifié blanc de Monsaraz perché sur sa crête avec ses premières lumières, ciel cuivré

Inês regarde Monsaraz s'allumer au loin, point par point. « O que a terra guarda, a terra devolve », dit-elle doucement. Ce que la terre garde, la terre le rend.

Et toi, lecteur de l'ombre, que garde la terre sous tes pas ? Combien de cercles invisibles as-tu déjà traversés sans le savoir, en rentrant chez toi par le même chemin que d'habitude ?

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Catégorie : Civilisations  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Lieux de mémoire

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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits des lieux et du plat. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.

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