Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?
Ta chronique de voyage en Espagne sur Santillana del Mar et sa collégiale de Sainte-Julienne, avec le marquis Íñigo López de Mendoza et sainte Julienne de Nicomédie (du IVe au XVe siècle), au temps où la Cantabrie médiévale veillait sur ses reliques et ses blasons, tandis qu'en France, en 1715, Alain-René Lesage lançait Gil Blas de Santillane et faisait voyager le nom de cette villa jusque dans les salons de Paris.
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Santillana del Mar, la villa aux trois mensonges
Comment un village de pierre qui n'est ni saint, ni plat, ni marin a donné son nom à une martyre, à un marquis poète et à un héros de roman français
Tu sais, il y a des noms qui mentent trois fois et qu'on aime pour cela. Santillana del Mar est de ceux-là. Elle n'a jamais été sainte, la villa la plus fière de Cantabrie. Elle n'est pas plate, ses ruelles montent et descendent sur le dos d'une colline verte. Et la mer, malgré son nom, reste à quatre kilomètres, invisible derrière les prés. Les Cantabres le disent en riant : ni santa, ni llana, ni mar. Ni sainte, ni plate, ni marine. Trois mensonges tenus dans trois mots, et pourtant je ne connais pas d'endroit plus honnête, plus entier, quand la pierre dorée prend la lumière du matin.
J'y arrive un peu après l'aube, quand les cars n'ont pas encore vomi leurs foules et que les pavés luisent encore de la rosée. Comme à la grotte d'Altamira, que je t'ai racontée il y a peu, tout ici tourne autour d'un trésor caché : là-bas, des bisons peints il y a quinze mille ans ; ici, à deux kilomètres à peine, une villa médiévale presque intacte qui, depuis des siècles, loge et nourrit les voyageurs venus adorer la caverne. Les deux lieux sont deux sœurs. L'une garde la préhistoire sous terre, l'autre garde le Moyen Âge à ciel ouvert.
Premiers pas dans une ville qui n'a pas voulu vieillir
Rosario m'attend sur la place, un foulard sur les cheveux blancs. Elle a soixante-huit ans, elle est née ici, à trois portes de la collégiale, et sa famille veille depuis des générations sur les rites de sainte Julienne. Elle pose la main sur une façade et me dit, comme on confie un secret : « Cette maison n'a pas changé depuis que ma grand-mère y jouait. Aucune ne change. C'est interdit, et c'est tant mieux. »
À côté d'elle, Hélène tourne déjà sur elle-même, carnet ouvert. Française, quarante-neuf ans, elle a passé sa vie universitaire sur le roman picaresque et sur un certain Alain-René Lesage, dont tu vas bientôt comprendre pourquoi il nous a menés jusqu'ici. Et puis il y a Iñaki, le plus silencieux, ingénieur de Bilbao, l'œil rivé sur les joints de pierre et l'aplomb des murs. Là où nous voyons un décor, lui voit un chantier de huit siècles qui tient encore debout.
Regarde bien, toi qui lis ces lignes : Santillana ne se visite pas, elle se remonte, comme une horloge. Les casonas blasonnées alignent leurs écussons de pierre, mains gantées, lions, tours. La Torre del Merino dresse sa masse carrée, souvenir du temps où un officier du roi rendait ici la justice. L'odeur du foin monte des étables encore blotties contre les palais, car ici les nobles et les vaches ont toujours cohabité. C'est cela, le premier miracle de la villa : elle est restée un village qui travaille, sous son masque de pierre seigneuriale.
Le nom volé à une martyre d'Orient
« Tu veux savoir d'où vient ce nom ? » Rosario m'entraîne vers la collégiale. « De Sant Illana. De sainte Julienne. Santa Iuliana, avalé par les siècles jusqu'à devenir Santillana. » La villa porte donc, déformé dans sa propre bouche, le nom d'une femme qui n'a jamais posé le pied en Espagne.
Car Julienne était de Nicomédie, en Asie Mineure, morte martyre au début du IVe siècle, sous les persécutions de Dioclétien. On raconte qu'au IXe siècle ses reliques voyagèrent jusqu'ici, sur cette côte verte du nord, et qu'un ermitage s'éleva pour les abriter. Les documents situent une première chapelle vers 870, au temps du roi Alphonse III des Asturies. En 1045, le roi Fernando Ier de Castille accorda au lieu ses grands privilèges, et le modeste sanctuaire devint collégiale.
La collégiale que nous poussons ce matin est romane, bâtie au XIIe siècle sur ce noyau plus ancien. Iñaki s'arrête net sous le porche. « Regardez la sobriété. Aucune fioriture. Une force paysanne. » Nous entrons. La pénombre sent la cire froide et la pierre humide. Au fond repose le sépulcre de sainte Julienne, et Rosario s'incline, machinale, comme des milliers de mains avant la sienne. Puis vient le cloître, et là, même Hélène se tait. Quarante-trois chapiteaux courent au-dessus des colonnes jumelles, sculptés de bêtes, de feuillages, de scènes que le temps a rongées. Les plus anciens, au sud, racontent encore leurs histoires à qui prend le temps de lever les yeux.
Toi qui me lis, imagine ce que fut ce cloître : une école de pierre où des chanoines, siècle après siècle, sur le chemin du nord de Saint-Jacques, apprenaient à lire le monde dans le granit. Car Santillana était une étape du Camino, un lieu où le pèlerin trouvait un toit, un tombeau à vénérer, et la force de repartir vers Compostelle.
Un marquis poète et un héros français
Il faut maintenant que je te présente deux hommes qui n'ont jamais vécu sous le même toit, mais que cette villa a réunis pour toujours. Le premier est bien réel. Íñigo López de Mendoza, né en 1398, mort en 1458, premier marquis de Santillana. Le roi Jean II de Castille lui donna ce titre en 1445, en récompense de ses armes. Mais ce n'est pas le soldat que l'histoire a retenu, c'est le poète. Le marquis de Santillana composa les premières serranillas, ces chansons de rencontre entre un seigneur et une bergère de montagne, et osa écrire des sonnets à l'italienne quand la Castille n'en connaissait pas encore. Son nom, désormais, était celui d'une villa et celui d'une poésie neuve.
Le second homme, lui, n'a jamais existé. Et pourtant, dans toute l'Europe des Lumières, il fut plus célèbre que le marquis. « C'est mon affaire, celui-là », sourit Hélène. « Gil Blas de Santillane. » En 1715, un écrivain breton, Alain-René Lesage, publie à Paris les premiers tomes de son Histoire de Gil Blas de Santillane. Il en écrira la suite jusqu'en 1735. Le héros, un jeune homme rusé né près de Santillane, traverse l'Espagne, sert des voleurs, des médecins, des ministres, et gravit tous les échelons de la société. Le livre devient l'un des premiers grands romans réalistes européens.
« Tu comprends ce qui s'est passé ? » me dit Hélène, les yeux brillants. « Un Français qui n'avait sans doute jamais vu la Cantabrie a pris le nom de cette petite villa et l'a envoyé dans tous les salons de Paris, de Londres, de Saint-Pétersbourg. Des milliers de lecteurs ont rêvé de Santillane sans savoir qu'elle sentait le foin et la pierre mouillée. » Aujourd'hui encore, l'un des anciens palais de la villa porte le nom de Gil Blas, en souvenir de ce fils imaginaire qui a rendu son nom immortel.
La table de midi
À midi, la faim nous chasse vers une petite salle voûtée, aux murs de granit, où l'on sert encore la cuisine de la montagne cantabre. Pas d'enseigne clinquante, une porte basse, une patronne qui parle fort. On nous apporte d'abord le cocido montañés, ce ragoût d'alubias blanches et de berza, le chou frisé du pays, relevé de son compango de chorizo, de morcilla et de lard. La vapeur monte, épaisse, chargée de fumée et de paprika. Iñaki plonge sa cuillère et ferme les yeux : « Voilà ce qui tenait chaud aux tailleurs de pierre du cloître. »
Écoute la salle : le raclement des cuillères contre la terre cuite, le rire de deux vieux au fond, le glouglou d'un vin espagnol qu'on verse sans compter. Sens l'odeur du chou longuement mijoté, la chaleur de l'assiette sous la paume. Et pour finir, Rosario insiste : la quesada pasiega, ce flan de lait caillé tremblant et doré, et les sobaos, ces petits gâteaux au beurre des vallées du Pas, tout près d'ici. Le sucre fond, le beurre parfume, et dehors la pluie fine se met à tomber sur les pavés. Un repas comme celui-là, toi qui me lis, vaut trois musées.
La légende de la sainte qui enchaîna le diable
C'est là, autour de la table, que Don Emeterio nous rejoint. Vieux sacristain de la collégiale, la voix cassée, il a entendu Rosario parler de sainte Julienne et il veut, dit-il, « remettre les choses dans l'ordre ».
« On raconte que Julienne, jeune chrétienne, refusa d'épouser le préfet païen qui la voulait. On la jeta en prison, on la tortura. Et cette nuit-là, on dit que le diable en personne vint dans son cachot, déguisé en ange, pour la convaincre de renier sa foi. » Le vieil homme baisse la voix. « Mais Julienne ne se laissa pas prendre. On raconte qu'elle saisit le démon, le lia de ses propres chaînes, et le traîna, humilié, à travers la geôle. C'est pour cela qu'on la représente parfois tenant un diable enchaîné au bout d'une corde. »
Hélène, en bonne chercheuse, tempère aussitôt : « C'est une légende hagiographique, bien sûr, née des siècles après la mort de Julienne. » Don Emeterio hausse les épaules, sans se vexer : « Bien sûr que c'est une légende. Mais depuis mille ans, elle apprend aux enfants d'ici qu'on peut enchaîner ses propres peurs. Ça, ce n'est pas rien. » Et je crois, ce jour-là, que le vieux sacristain était plus sage que nous tous.
Ce que la pierre garde et ce que l'homme reconstitue
L'après-midi décline. Nous ressortons sur la place, et la lumière a changé, plus grise, plus tendre. Iñaki lève une dernière fois les yeux vers les chapiteaux du cloître, à moitié effacés. « Le plus triste, dit-il, c'est tout ce qu'on ne lira plus jamais. Ces scènes usées, personne ne sait plus ce qu'elles racontaient. »
Hélène lui répond doucement : « Peut-être. Aujourd'hui, on reconstitue les couleurs perdues, on rend leur visage aux pierres effacées grâce à l'intelligence artificielle et aux relevés en trois dimensions. Mais rien ne remplacera la main qui a tenu le ciseau, ni la tienne qui touche la pierre. » Nous restons un moment sans parler. La villa aux trois mensonges nous avait dit, tout l'après-midi, une seule vérité : le temps efface, mais il ne prend jamais tout.
Toi, ami lecteur, si tu montes un jour à Altamira pour ses bisons, ne repars pas sans dormir une nuit à Santillana. Laisse les cars s'en aller, attends le soir. Alors la villa redevient ce qu'elle est vraiment : un village de pierre dorée, ni saint, ni plat, ni marin, où une martyre d'Orient, un marquis poète et un héros de roman français se sont donné rendez-vous pour l'éternité.
Catégorie : Patrimoine monumental · Pays : Espagne · Type de lieu : Villes historiques
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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.




