Tazones, le port où l'on prit un empereur pour des pirates

Asturies
September 29, 2026
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Lucas Lunes
Le port de Tazones, en Asturies, où débarqua Charles Quint en 1517

Ta chronique de voyage en Espagne sur Tazones, le petit port marinero de la ria de Villaviciosa, en Asturies, où l'on prit un jour quarante voiles pour une flotte de pirates, avant de comprendre qu'un garçon de dix-sept ans venait débarquer là, le 19 septembre 1517. Un enfant né à Gand et élevé à Malines, en Flandre, qui deviendrait Charles Quint et ne savait pas encore dire trois mots de castillan.

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Tu descends vers Tazones par une route qui hésite entre les prés et la falaise, et le village t'attend en bas, tassé au fond de sa ria comme une poignée de galets colorés. Rien n'annonce qu'il s'est passé quelque chose ici. Rien, sauf la mer, qui n'a jamais rien oublié. Tu coupes le moteur, tu ouvres la portière, et c'est l'odeur qui te prend la première : sel, goudron de barque, sardine posée sur la braise quelque part derrière les maisons.

Un port qui s'ouvre au lieu de poser

Deux quartiers, pas un de plus. San Miguel qui grimpe vers l'église, San Roque qui garde le quai. Depuis juin 1991, l'ensemble est classé site historico-artistique, mais tu peux chercher longtemps une plaque qui s'en vante. On te parlera plutôt du poisson du matin, du vent qui a tourné dans la nuit, de la marée qui décide de tout et ne demande l'avis de personne.

Comme à Cudillero, un peu plus à l'ouest sur la même côte asturienne, l'odeur arrive avant les visages, et le métier avant la carte postale. Mais les deux ports ne se ressemblent pas vraiment. Cudillero se referme sur sa faille comme un théâtre taillé dans la roche, ses maisons montées les unes sur les autres. Tazones, lui, s'étale, s'ouvre sur l'eau, offert, presque nu. Ce n'est pas le même décor. C'est le même travail, raconté par une autre bouche.

Ramón répare ses filets sur le quai, assis sur un tabouret bas, les mains qui vont plus vite que le regard. Fils de patron de barque, petit-fils de patron de barque. Il te montre du menton l'entrée de la ria, là où l'eau change de couleur et passe du vert sombre au gris. « C'est par là qu'ils sont arrivés, tu sais. Les voiles. Mes anciens racontaient qu'on a d'abord voulu cacher les femmes et le peu qu'on avait. » Il rit doucement, sans lever les yeux de sa maille, comme si l'histoire l'amusait encore, cinq siècles plus tard.

Puerto de Tazones (Villaviciosa, Asturias, España) : casas marineras de colores sobre el muelle, barcas de pesca amarradas, desembocadura de la ría de Villaviciosa, cielo cantábrico

Le matin des quarante voiles

Car voilà l'histoire que Tazones porte depuis cinq cents ans, et qu'aucun autre port d'Espagne ne peut lui prendre.

Au matin du 19 septembre 1517, les pêcheurs voient poindre au large une forêt de mâts. Près de quarante navires, serrés, lourds, qui remontent vers la côte. Sur ces rivages qui ont connu les razzias venues de la mer, un seul mot court alors de porte en porte, de fenêtre en fenêtre : pirates. On sonne l'alarme. On pousse les enfants à l'intérieur, on cache ce qui peut l'être, les hommes saisissent ce qui leur tombe sous la main, une gaffe, un couteau à vider le poisson, un bâton.

Puis les premières barques se détachent des grands navires et glissent vers le quai. Et de l'une d'elles descend, mal assuré sur ses jambes, un tout jeune homme au teint pâle, encore malade de douze jours de mer passés à longer les côtes atlantiques françaises, ballotté par une houle qui n'en finissait pas. Il a dix-sept ans. On le soutient. Il regarde ce village qui le regarde, arme au poing, et sans doute ne comprend-il pas pourquoi on l'accueille comme un pillard.

Il s'appelle Charles. Dans quelques années, on l'appellera Charles Quint, et son empire sera si vaste que le soleil, dit-on, ne s'y couchera jamais. Mais ce matin-là, il n'est qu'un garçon transi, débarqué par erreur dans un port dont il n'avait jamais entendu prononcer le nom.

Reconstitution historique : au matin du 19 septembre 1517, une flotte de près de quarante navires du XVIe siècle approche du petit port de Tazones en Asturies, pêcheurs inquiets sur le quai, lumière grise de tempête finissante

L'enfant venu de Flandre

Il vient de très loin, et pas seulement en lieues de mer. Charles est né à Gand, en Flandre, au tout premier jour du siècle, en l'an 1500. Orphelin de père très tôt, tenu à l'écart d'une mère que le chagrin avait murée, il a grandi à Malines, sous la garde de sa tante Marguerite d'Autriche, dans un monde de brumes, de beffrois et de canaux, très loin du soleil dur de la Castille. C'est un enfant du Nord que la mer dépose ici. Un prince des Flandres qui parle le français de cour et le flamand des rues, mais pas encore le castillan de ceux dont il vient prendre la couronne.

Sa flotte devait toucher Santander, plus à l'est, où l'attendait un accueil digne d'un roi. Une tempête en a décidé autrement. Elle a chassé les navires vers l'ouest, les a fatigués, et pour ne pas risquer davantage on a jeté l'ancre devant le premier abri venu. Tazones. Un mouchoir de port au fond d'une ria. C'est ainsi que le futur maître de la moitié de l'Europe met le pied sur sa terre d'Espagne : par accident, épuisé, et incapable de dire bonjour à ses sujets.

Bram est venu exprès pour ce quai. Flamand, de Gand lui aussi, il tient à la main une petite carte pliée et regarde l'eau avec une gravité qui te surprend chez un homme en vacances. « Chez nous, Charles est partout, dit-il. Une place, des statues, une bière qui porte son nom. Mais on oublie qu'il est parti d'un port du Nord, gamin, malade, pour arriver dans un village comme celui-ci. » Il se tait, puis ajoute, presque pour lui-même, avec un demi-sourire : « Il a dû trouver que ça sentait très fort le poisson. » Le vent, à cet instant précis, lui donne raison.

Reconstitution historique : le jeune prince Charles de Habsbourg, dix-sept ans, pâle et fatigué, débarque d'une chaloupe sur le quai de Tazones en 1517, vêtu à la mode flamande de cour du début du XVIe siècle, entouré de quelques gentilshommes

Avant les empereurs, les baleines

L'Histoire, à Tazones, n'a pas besoin de musée. Chaque année, au mois d'août, le village entier se déguise et refait débarquer son empereur. On confectionne les artes de pêche à l'ancienne, on teint les voiles, on rejoue la criée et la régate du débarquement. Le lendemain, le cortège remonte les onze kilomètres qui séparent le port de Villaviciosa, comme le fit le vrai Charles avant de reprendre, enfin, la longue route de Valladolid et du pouvoir. La fête est classée d'intérêt touristique, et tout le monde y met la main, du plus vieux marin au plus petit des enfants.

Mais avant les empereurs, Tazones vivait de plus gros que la sardine. Du XIVe au XVIe siècle, ce fut un port baleinier. On guettait le souffle des grands cétacés depuis la falaise, on lançait les barques à la première alerte, on rapportait la graisse et les fanons que l'on revendait cher. La mer, ici, n'a jamais été un paysage. Elle a toujours été un métier, dur, dangereux, et souvent le seul.

Hélène, elle, n'était pas venue pour les rois ni pour les baleines. Elle remonte la côte cantabrique par petites routes depuis Bayonne, carnet de croquis sous le bras, et s'est arrêtée à Tazones parce que la lumière, ce jour-là, lui a plu. « Je croquais les barques, raconte-t-elle, et un vieux monsieur s'est approché pour me demander si je savais que j'étais assise à l'endroit exact où un empereur avait eu le mal de mer. » Elle sourit. Sur sa page, les coques rouges et bleues se pressent les unes contre les autres, et dans la marge elle a noté une date, 1517, comme on garde un caillou ramassé sur une plage sans très bien savoir pourquoi.

Reconstitution historique : au XVe siècle, des guetteurs sur la falaise d'Asturies surveillent le souffle d'une baleine au large tandis que des barques baleinières s'élancent depuis un petit port cantabrique, ambiance de brume marine

La xana et la prudence des marins

Quand la mer est à ce point sérieuse, elle finit toujours par engendrer ses légendes. Les vieux d'Asturies te parleront des xanas, ces fées des sources et des criques qui peuplent tout le folklore de la région. On les dit belles à couper le souffle, assises sur un rocher à peigner leurs longs cheveux, gardiennes d'un trésor que nul ne peut emporter sans répondre juste à une question posée à voix douce.

Sur cette côte, on raconte qu'une xana attire parfois le marin trop sûr de lui vers les grottes creusées par la houle, et que celui qui prête l'oreille à son chant ne rentre jamais au port. Ce n'est écrit dans aucun livre d'histoire. C'est écrit dans la prudence des pêcheurs, qui saluent la mer avant d'y entrer et te diront, si tu insistes, que le respect n'a jamais coûté bien cher. Tu peux sourire de ces vieilles peurs. Mais regarde l'entrée de la ria un soir de gros temps, écoute l'eau frapper la roche, et tu comprendras d'où elles viennent.

À midi, la braise décide

À midi, la légende cède la place à la braise. Sur le quai, on allume les grils, et l'air se remplit d'un parfum qui vaut, à lui seul, tous les monuments du monde. Les sardines d'abord, posées entières sur la flamme, la peau qui craque, le gros sel jeté par-dessus au dernier moment. Puis le centollo, l'araignée de mer, servie fendue, sa chair douce que l'on va chercher patte après patte, sans se presser, les doigts qui travaillent et la conversation qui ralentit.

Sardines grillées entières au gros sel, servies au port avec pommes de terre et un verre de sidra, cuisine marinera des Asturies

Et pour faire descendre tout cela, la sidra. Car tu es ici dans la Comarca de la Sidra, le pays du cidre, dont Villaviciosa est le cœur battant. On te versera le verre de très haut, le bras tendu vers le ciel, la bouteille loin au-dessus de la tête et le verre tenu bas près de la hanche, pour que le cidre s'éveille en frappant le bord. C'est l'escanciado, un geste que l'on répète mille fois sans jamais le regarder. Tu bois d'un trait la petite rasade, le culín, avant qu'elle ne retombe. Quelque part, une gaita se met à jouer. Personne, à cette table, ne regarde sa montre.

C'est cela, au fond, le vrai compagnon de Cudillero. Non pas la même image, mais la même vérité, tenue par des gens qui pêchent encore pour de bon. Deux ports d'une seule province, à quelques virages l'un de l'autre, et deux façons de te rappeler que la côte asturienne n'a jamais joué la comédie. Ici, un empereur a débarqué par erreur, et le village a d'abord songé à cacher ses femmes. Il n'existe pas de plus belle preuve qu'on était, ce matin-là, trop occupé à vivre pour reconnaître un roi.

Si tu passes, arrête-toi le temps d'un culín. Regarde longuement cette eau qui change de couleur à l'entrée de la ria. Imagine les quarante voiles, la peur, puis le rire quand on a compris. Et remercie la tempête d'avoir, une fois, mal fait son travail.

Pour aller plus loin sur la même côte, relis Cudillero, le port où l'on pêche encore quand les cars sont repartis : c'est la même Asturies, la même mer, une autre voix.

Catégorie : Personnages  ·  Pays : Espagne  ·  Type de lieu : Villages

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Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.

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