Les gravures du Côa, vingt mille ans avant que le Douro ne porte du vin

Douro
September 25, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant les gravures rupestres du Vale do Côa, Douro, Portugal

Ta chronique de voyage en Portugal sur la vallée du Côa, avec les chasseurs-graveurs du Paléolithique supérieur (il y a vingt mille ans), au temps où le Douro n'était encore qu'un fleuve sauvage sans une seule vigne, tandis qu'en France, dans le Périgord, des mains contemporaines peignaient les taureaux de Lascaux, révélés au monde le 12 septembre 1940.

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Les gravures du Côa, vingt mille ans avant que le Douro ne porte du vin

Comment une vallée perdue du nord du Portugal a arrêté un barrage pour sauver le plus vieux musée à ciel ouvert d'Europe

Tu sais, il y a des découvertes qui tiennent à presque rien. Un reflet de lumière au bon moment, un homme qui lève les yeux au lieu de les baisser. À la fin de l'année 1991, un archéologue nommé Nelson Rebanda arpente les berges de schiste d'un affluent du Douro, le Côa. On l'a envoyé là pour une raison très prosaïque. Une compagnie d'électricité veut noyer la vallée sous un barrage, et la loi exige qu'on vérifie d'abord ce que l'on s'apprête à engloutir. Rebanda s'attend à des tessons, peut-être un pan de mur. Ce qu'il finit par reconnaître, incisé dans la pierre sombre, c'est la silhouette d'un aurochs. Un taureau sauvage, éteint depuis des siècles, tracé par une main qui n'existe plus depuis deux cents siècles.

Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Cette vallée que personne ne regardait allait devenir l'un des plus grands sanctuaires d'art préhistorique de la planète. Personne, à l'époque, n'imagine qu'un fond de vallée pierreux, brûlé l'été, glacial l'hiver, cache le plus grand ensemble d'art rupestre de plein air du Paléolithique connu au monde. Ni qu'il faudra, pour le sauver, une bataille que mèneront côte à côte des professeurs, des ministres et des enfants d'école.

Aujourd'hui, je descends vers le Côa avec trois compagnons de route. Nous voulons comprendre comment des chasseurs de l'âge de glace, puis une poignée d'habitants du XXe siècle, ont chacun à leur manière sauvé cette pierre de l'oubli.

Les premiers pas, là où la roche commence à parler

Nous arrivons à Vila Nova de Foz Côa par une route qui n'en finit pas de tourner. En bas, le Côa rejoint le Douro dans un pli du paysage que le soleil n'atteint qu'en fin de journée. C'est là, dans ce parc archéologique de la vallée du Côa, que se cache l'essentiel des gravures. On ne les voit pas depuis la route. On ne les voit presque pas du tout, en réalité, tant que la lumière ne les prend pas de biais.

Camille marche devant. Préhistorienne venue de France, elle a passé sa vie à comparer les grottes ornées de part et d'autre des Pyrénées, et elle serre contre elle un carnet déjà couvert de croquis. « Ici, c'est différent de tout ce que je connais, me dit-elle sans se retourner. Chez nous, l'art se cache au fond des cavernes. Ici, il est dehors, en plein vent, exposé à tout. »

À côté d'elle avance João, archéologue de terrain qui travaille au parc depuis des années. Il connaît chaque panneau, chaque roche numérotée, chaque heure où la lumière révèle telle ou telle bête. « Attendez le crépuscule, glisse-t-il. La roche ne se livre qu'à ce moment-là. » Et puis il y a Beatriz, née dans la vallée, dont la famille a mis les mains dans la terre au temps des fouilles de sauvetage. Elle regarde le paysage comme on regarde une maison d'enfance. « Mon grand-père disait que ces pierres avaient toujours été là, sourit-elle. Il ne savait pas encore à quel point il avait raison. »

Vallée du Côa (Vale do Côa), gravures rupestres paléolithiques sur schiste, Parc archéologique de Foz Côa, Portugal

L'air sent la roche chaude et le thym écrasé sous nos semelles. Un vent sec descend du plateau. Quelque part en contrebas, l'eau du Côa fait un bruit de galets remués. Nous descendons en silence, et j'ai le sentiment étrange de m'approcher non pas d'un site, mais d'une présence.

Des aurochs, des chevaux, une main d'il y a vingt mille ans

Quand la lumière bascule enfin, la roche s'anime. João pose sa lampe de biais contre la paroi, et soudain les lignes surgissent. Un cheval, la tête basse, l'encolure d'une seule courbe. Puis un autre, superposé au premier, comme si le tailleur avait voulu suggérer le mouvement. Un bouquetin dressé sur ses pattes. Un aurochs immense, encore, aux cornes en lyre.

« Regardez la technique », dit Camille, la voix changée. Elle suit du doigt, sans toucher, le tracé d'une incision. « Là, ils ont gratté la pierre avec un éclat de silex, une ligne fine, précise. Ailleurs, ils ont piqueté la surface à petits coups, comme un ciseau frappé par une seconde pierre. » Plus de cinq mille figures animales ont été relevées dans la vallée. Des chevaux, des aurochs, des bouquetins, des cerfs, quelques poissons, de rares silhouettes humaines. Un bestiaire de l'âge de glace, tracé au fil des millénaires.

Car ce n'est pas l'oeuvre d'une seule génération. Les archéologues distinguent plusieurs phases, du Gravettien, il y a environ vingt-deux mille à vingt mille ans avant notre ère, jusqu'au Magdalénien, autour de quinze mille à dix mille ans. Des fouilles récentes ont même repoussé les plus anciennes traces encore plus loin dans le temps. Pendant plus de dix mille ans, des hommes et des femmes sont revenus sur ces mêmes rochers pour y graver les mêmes bêtes. Toi qui me lis, mesure un instant cette durée. Dix mille ans de fidélité à un lieu. Nos plus vieilles cathédrales n'ont pas mille ans.

« Ce qui me bouleverse, murmure João, c'est qu'ils travaillaient dehors. Pas à l'abri d'une grotte. Ils avaient froid, ils avaient le vent, et ils gravaient quand même. » Beatriz s'est accroupie devant un cheval. Elle ne dit rien. Elle a simplement posé la main à quelques centimètres de la pierre, sans la toucher, comme on salue quelqu'un.

Gros plan d'une gravure rupestre paléolithique sur roche de schiste sombre dans la vallée du Côa, silhouette de cheval et d'aurochs incisée, éclairée en lumière rasante au crépuscule

Le barrage, les enfants, et une vallée qui a dit non

Il faut que tu saches comment cette merveille a failli disparaître le jour même où on la découvrait. Quand Rebanda comprend, au début des années 1990, ce que recèlent ces roches, le barrage est déjà en chantier. Les fondations montent. L'électricité vaut de l'argent, et l'argent presse. La nouvelle des gravures est rendue publique en 1994, et le pays se déchire. D'un côté, le progrès, l'emploi, le kilowatt. De l'autre, une pierre couverte de chevaux vieux de vingt mille ans que l'eau s'apprête à noyer pour toujours.

Alors la vallée se lève. Des archéologues, des professeurs, des journalistes, et surtout les habitants de Foz Côa. Beatriz s'arrête au bord du chemin pour me raconter. « Les enfants de l'école ont écrit sur leurs pancartes une phrase qui a fait le tour du Portugal, dit-elle, et sa voix tremble un peu. As gravuras não sabem nadar. Les gravures ne savent pas nager. » Le mot d'ordre est simple, terrible, imparable. On ne noie pas ce qui ne peut pas remonter à la surface.

La bataille dure des mois. Elle finit par se jouer jusqu'au sommet de l'État. En 1996, le gouvernement portugais tranche. Le barrage est abandonné. La vallée restera sèche, et vivante. La même année naît le parc archéologique de la vallée du Côa, pour protéger et montrer ce que l'on a bien failli perdre. Deux ans plus tard, le 2 décembre 1998, l'UNESCO inscrit le Vale do Côa au patrimoine mondial de l'humanité. Plus tard encore, le site espagnol voisin de Siega Verde rejoindra l'inscription, car la roche gravée ne connaît pas les frontières.

« Tu te rends compte, me dit João, que c'est peut-être le seul endroit au monde où un peuple a préféré ses ancêtres à son électricité ? » Il rit, mais ses yeux sont graves. Camille hoche la tête. « Lascaux a été sauvée des touristes en fermant la grotte. Ici, on l'a sauvée d'un fleuve en arrêtant une machine. Ce n'est pas rien. »

Vue large de la vallée du Côa au Portugal, versants de schiste étagés au-dessus de la rivière, paysage aride et lumineux, sans barrage, ciel dégagé de fin d'après-midi

Lascaux, la cousine peinte du Périgord

Ce soir-là, autour d'un verre, Camille sort son carnet et dessine deux cartes côte à côte. À gauche, le Périgord, en France. À droite, le Douro, au Portugal. « Regardez comme ils se répondent », dit-elle.

Le 12 septembre 1940, à Montignac, quatre adolescents partis chercher, dit-on, un chien tombé dans un trou, découvrent une grotte dont les parois explosent de couleurs. Des taureaux immenses, des chevaux jaunes, des cerfs qui courent. Lascaux. Les peintures ont, selon les estimations, entre dix-sept mille et vingt mille ans. En clair, les artistes de Lascaux et les derniers graveurs du Côa sont contemporains. Ils vivent le même âge glaciaire, chassent les mêmes bêtes, portent en eux la même urgence de figurer le monde.

« Et pourtant tout les sépare, reprend Camille. À Lascaux, on peint, à l'abri, avec de l'ocre et du manganèse. Ici, on grave, dehors, dans la pierre nue. Deux gestes, une même faim d'images. » Je regarde ses deux cartes, ce fleuve français et ce fleuve portugais, et je songe que l'art est peut-être la plus ancienne langue commune de l'Europe. Bien avant les royaumes, bien avant les mots que nous partageons, il y avait déjà cette envie, de la Dordogne au Douro, de laisser une trace qui dise: nous étions là, et nous avons vu.

Deux mains d'artiste préhistorique au travail sur la roche, l'une gravant au silex en plein air, évocation atmosphérique de l'âge de glace, lumière dorée, ambiance de reconstitution documentaire

Une table au bord du Côa

La faim nous rappelle au présent. Nous nous attablons dans une petite salle de Foz Côa, sans enseigne prestigieuse, une de ces maisons où l'on sert ce que la région donne. La lumière tombe jaune sur la nappe. Une odeur de pain grillé et d'ail confit monte de la cuisine, et le brouhaha des tablées voisines fait un fond chaud et rassurant.

On nous apporte d'abord une omelette d'asperges sauvages, ces asperges fines et amères que l'on ramasse au printemps sur les coteaux et qui, ici, se retrouvent sur presque toutes les tables. Puis des migas de tomate, cette semoule de pain revenue à l'huile d'olive, moelleuse au coeur, croustillante sur les bords, généreuse comme un plat de gens qui ont longtemps eu peu. La texture accroche la langue, l'huile d'olive de la vallée laisse un goût vert et poivré. Beatriz nous ressert un vin rouge du Douro, dense, chaud, presque noir dans le verre, qui garde en bouche le soleil des versants. Nous trinquons en silence.

Au dessert, on pose au centre de la table une coupe d'amandes. Car la vallée du Côa, c'est aussi cela, un océan d'amandiers qui, à la fin de l'hiver, se couvrent de fleurs blanches à perte de vue. Je croque une amande, et je pense aux graveurs. Eux aussi ont connu ces collines, ces pierres, ce vent. Le vin a changé, l'assiette a changé, mais la lumière, elle, est la même depuis vingt mille ans.

Migas de tomate, omelette d'asperges sauvages et vin rouge du Douro sur une table rustique de Foz Côa, Portugal

La légende du tailleur invisible

C'est un vieil homme du village, Amadeu, qui garde parfois l'entrée du site et allume les panneaux à la lampe pour les visiteurs du soir, qui nous la raconte. Il tire sur sa cigarette éteinte, prend son temps.

« On raconte, ici, que certaines nuits sans lune, quand le Côa descend très bas, on entend un bruit dans la vallée, dit-il en baissant la voix. Un martèlement. Toc, toc, toc. Régulier, patient. Les anciens disaient que c'était un tailleur invisible qui revenait finir son cheval sur la roche, celui qu'il n'avait jamais eu le temps d'achever. » Il marque un silence. « Ma grand-mère m'interdisait de descendre au fleuve ces nuits-là. Elle disait qu'il ne fallait pas déranger celui qui travaille encore. »

Camille sourit, avec douceur. « La science expliquerait sûrement ce bruit par le schiste qui se fend en refroidissant, la nuit, quand la température chute d'un coup. » Puis elle ajoute, plus bas: « Mais j'aime mieux la version d'Amadeu. Elle dit une vérité que mes datations ne diront jamais. Que quelqu'un, vraiment, a travaillé cette pierre. Et qu'il n'a jamais tout à fait fini. » Nul ne réplique. Le vent, dehors, fait un bruit de martèlement lointain.

Ce que la pierre nous laisse

Nous remontons dans la nuit. En haut du versant, je me retourne une dernière fois vers la vallée noire où dorment les chevaux de pierre. Beatriz s'est arrêtée près de moi. « Tu sais ce qui me rend fière ? finit-elle par dire. Ce n'est pas seulement que ce soit vieux. C'est qu'on ait choisi de le garder. »

Et toi, ami lecteur, qu'aurais-tu choisi ? L'électricité ou les aurochs, le kilowatt ou le cheval gravé ? La vallée du Côa a répondu à cette question à notre place, un jour de 1996, et le monde entier vient aujourd'hui la remercier de l'avoir fait. Quelque part sous les étoiles, un tailleur invisible frappe encore la roche, et son cheval, lui, ne sera jamais fini. C'est peut-être cela, au fond, qu'ils ont voulu nous dire il y a vingt mille ans. Que rien de ce qui est vraiment beau ne s'achève tout à fait.

Catégorie : Civilisations  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Site archéologique

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