Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?

Ta chronique de voyage en Portugal sur le plateau de São Jorge, près d'Aljubarrota, avec le roi João Ier et son connétable Nuno Álvares Pereira (XIVe siècle), au temps de la crise de succession de 1383-1385, tandis qu'en Angleterre des archers vétérans de la guerre de Cent Ans traversaient déjà la mer pour sceller, un an avant le traité de Windsor de 1386, la plus vieille alliance diplomatique encore vivante aujourd'hui.

Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière

Aljubarrota, le jour où des archers anglais ont scellé l'indépendance du Portugal

Comment deux cents arcs venus d'outre-Manche ont aidé un roi à garder sa couronne, et fait naître la plus vieille alliance du monde

Le 14 août 1385, vers la fin d'un après-midi écrasé de chaleur, une armée castillane quatre fois supérieure en nombre s'arrête au pied d'un plateau sec, quelque part entre Leiria et les collines de l'Estremadura. En haut de la pente, quelques milliers de Portugais attendent, immobiles. Entre eux et l'ennemi, le sol a été éventré pendant la nuit. Des fosses, des trous à peine plus larges qu'un sabot de cheval, des pointes de fer tordues enfoncées dans la terre. Tu ne les vois pas d'en bas. Les cavaliers castillans non plus.

Tu sais, il y a des lieux où l'Histoire a choisi son camp en quelques heures, puis s'est tue pour toujours. Le plateau de São Jorge est de ceux-là. On l'appelle Aljubarrota, du nom du village voisin, et c'est ici qu'un royaume qui aurait dû disparaître a décidé de rester libre. Ce jour-là se joue bien plus qu'une bataille. Se joue l'existence même du Portugal comme nation indépendante, à un moment où tout, absolument tout, penche de l'autre côté.

Je suis monté sur ce plateau un matin de fin d'été, par une lumière encore tendre qui n'avait rien de guerrier. Le vent sentait le pin chaud et la terre sèche. Et pourtant, dès les premiers pas sur cette herbe rase, quelque chose te prend à la gorge, une gravité qui ne vient pas des panneaux ni des dépliants, mais du sol lui-même.

Premiers pas sur un champ qui n'a pas oublié

Je ne suis pas seul. Rui m'attend près de l'entrée, un trousseau de clés à la main, le visage tanné de ceux qui passent leurs journées dehors. Il garde ce site depuis des années, connaît chaque repli du terrain, chaque pierre de la petite chapelle de São Jorge plantée là, au milieu du champ, comme une sentinelle. "Les gens arrivent en pensant voir un musée", me dit-il en souriant, "et puis ils marchent dix mètres, et ils se taisent. Toujours. C'est le terrain qui parle, pas moi."

À côté de lui, Edward range un carnet dans la poche de sa veste. Il est venu d'Angleterre, il étudie depuis vingt ans les archers médiévaux de son pays, ces longbowmen dont l'arc en if pouvait percer une cotte de mailles à cent pas. Il a traversé l'Europe pour une raison simple et rarement dite: ici, à Aljubarrota, des Anglais se sont battus. Et leur présence a pesé lourd.

Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ce n'est pas une plaine anonyme. C'est une langue de terre étroite, bordée de deux ravins, où une grande armée ne peut pas se déployer. Rui tend le bras vers le sud. "L'armée castillane est arrivée par là. Immense. Des chevaliers, des mercenaires génois, des alliés français. Et en face, une poignée d'hommes décidés à ne pas reculer." L'air sent la résine et la poussière. Une cloche lointaine sonne dans la vallée. Edward reste silencieux, les yeux fixés sur la pente, comme s'il comptait des archers que lui seul pouvait voir.

Un royaume sans roi, un connétable sans peur

Il faut remonter un peu pour comprendre ce qui se joue. Quand le roi Fernand Ier du Portugal meurt en 1383 sans héritier mâle direct, le trône vacille. Sa fille a épousé Juan Ier de Castille, et le Castillan réclame aussitôt la couronne portugaise. Pour beaucoup de nobles, l'affaire est entendue: le Portugal deviendra une province de Castille, et l'on n'en parlera plus.

Mais le peuple de Lisbonne, les marchands, une partie de la petite noblesse refusent. Ils se tournent vers João, grand maître de l'ordre d'Aviz, fils illégitime du vieux roi. En avril 1385, il est acclamé roi sous le nom de João Ier. Un roi contesté, sans véritable armée, face à la première puissance de la péninsule.

"Et c'est là qu'entre en scène l'homme le plus important de cette histoire", me glisse Rui en marchant vers la chapelle. Nuno Álvares Pereira. Un jeune noble de vingt-cinq ans, pieux jusqu'à la moelle, stratège de génie. Connétable du royaume, c'est lui qui choisit ce plateau. Lui qui ordonne de creuser le sol toute la nuit, d'y planter des pieux et de semer ces chausse-trapes de fer qui briseront l'élan de la cavalerie. Lui qui place ses hommes à pied, en formation serrée, au sommet de la pente.

"Tu comprends le génie de la chose?" Edward s'anime enfin. "Il refuse la bataille rangée classique, celle que la noblesse adore, celle où le nombre écrase. Il transforme le terrain en piège. Il oblige l'ennemi à venir mourir à lui." Le connétable, ce jour-là, aurait prononcé une phrase restée célèbre au Portugal, quelque chose comme: que chacun fasse son devoir, et Dieu fera le reste. Et toi, ami lecteur, imagine l'attente. Le soleil qui décline. La poussière soulevée au loin par des milliers de chevaux. Et ce silence sur le plateau, où l'on entend le vent passer entre les pieux.

Plateau sec et étroit de São Jorge en fin d'après-midi, soldats portugais à pied en formation serrée au sommet de la pente, fosses et pieux de bois plantés dans la terre devant eux, lumière dorée rasante, ambiance de tension avant la bataille, XIVe siècle

Deux cents arcs venus d'une autre guerre

C'est ici qu'Edward devient intarissable, et je le laisse faire, parce qu'il touche au coeur de ce qui rend la bataille d'Aljubarrota si singulière. Au milieu des Portugais se tiennent environ deux cents archers anglais, accompagnés de quelques centaines d'hommes d'armes. Des vétérans. Des hommes qui ont déjà vu Crécy, Poitiers, les grandes boucheries de la guerre de Cent Ans contre la France.

"L'arc long anglais n'est pas une arme comme les autres", explique-t-il en mimant le geste de bander la corde, le bras tendu, l'épaule qui craque. "Il faut une vie pour en maîtriser un. On formait les archers dès l'enfance. Leur squelette se déformait à force de tirer. Mais à pleine cadence, un archer lâche dix, douze flèches par minute. Multiplie par deux cents. Imagine le ciel qui s'obscurcit." Je ferme les yeux une seconde. Le sifflement de centaines de traits, le claquement sourd des pointes sur les armures, les chevaux qui s'effondrent dans les fosses.

Quand la cavalerie castillane charge enfin, dans la lumière déclinante, elle se jette contre un mur invisible. Les chevaux trébuchent dans les trous, s'empalent sur les pieux. Les cavaliers désarçonnés s'entassent, et sur ce magma d'hommes et de bêtes pleuvent les flèches anglaises et les coups des Portugais. En moins d'une heure, la plus grande armée de la péninsule est brisée. On parle de quatre à cinq mille morts du côté castillan, contre moins d'un millier chez les vainqueurs. Juan Ier de Castille fuit dans la nuit, abandonnant jusqu'à sa vaisselle.

"Ne crois pas que les Anglais aient gagné la bataille à eux seuls", nuance aussitôt Edward, honnête. "Ce serait faux, et les Portugais ont payé le prix du sang. Mais leur savoir-faire, leur discipline de tir, ils ont fait pencher la balance au bon moment. C'est ça, la vérité de ce terrain. Une victoire portugaise, avec une main anglaise posée dessus."

Archers anglais médiévaux en tuniques du XIVe siècle bandant de grands arcs en if sur le flanc d'une colline, nuée de flèches en plein vol vers le bas de la pente, cavalerie en déroute au loin dans la poussière, fin de journée

Une promesse de pierre, une alliance de papier

Le lendemain de la victoire, João Ier fait un voeu. S'il l'emporte, il bâtira un monastère à la gloire de la Vierge. Il tiendra parole. Quelques kilomètres plus loin s'élèvera le monastère de Santa Maria da Vitória, que tout le monde appelle aujourd'hui le monastère de Batalha, le monastère de la Bataille. Une dentelle de pierre gothique et manuéline, des flèches ajourées qui montent vers le ciel, des voûtes où la lumière tombe comme dans une forêt de calcaire.

Mosteiro da Batalha (Mosteiro de Santa Maria da Vitória), façade gothique flamboyante et portail sculpté, pinacles ajourés en calcaire, Batalha, Portugal

Rui me regarde. "Va le voir, avant de repartir. C'est le véritable monument d'Aljubarrota. Le champ garde la mémoire de la peur. Le monastère garde celle de la reconnaissance." Et il y a dans sa voix cette fierté tranquille des gens qui habitent un lieu plus grand qu'eux.

Mais l'histoire ne s'arrête pas aux pierres. Moins d'un an après la bataille, le 9 mai 1386, le Portugal et l'Angleterre signent le traité de Windsor. Une alliance d'amitié perpétuelle entre les deux couronnes. "Perpétuelle", le mot était grand, et pourtant il a tenu. Ce traité n'a jamais été rompu. Il est, encore aujourd'hui, la plus vieille alliance diplomatique toujours en vigueur dans le monde. Edward sourit en le disant, et l'on sent chez lui une fierté discrète, celle d'un homme dont le pays a tenu une promesse vieille de plus de six siècles. La bataille d'Aljubarrota en 1385 n'a pas seulement sauvé un royaume. Elle a noué deux nations pour six cents ans.

Intérieur du monastère de Batalha, hautes voûtes gothiques nervurées en calcaire clair, lumière filtrant par de grands vitraux, nef solennelle et déserte

Une table, après le champ de bataille

À midi, Rui nous emmène dans une petite tasca de village, en contrebas, une de ces maisons sans enseigne tapageuse où l'on pousse une porte de bois et où le patron te connaît en deux visites. La salle est fraîche, sombre après le soleil du plateau. Ça sent le bouillon, l'ail doré dans l'huile d'olive, le pain encore tiède posé dans un panier d'osier.

On nous sert d'abord un petit verre de ginja de Alcobaça, cette liqueur de griotte sombre, presque noire, sucrée et âpre à la fois, que les moines de la région distillent depuis des siècles. Elle colle un peu aux lèvres, elle réchauffe la poitrine. Edward, d'habitude si mesuré, en redemande un doigt. Puis arrive le plat, un frango na púcara, ce poulet mijoté longuement dans un pot de terre avec tomate, oignon, un trait de porto et de moutarde, jusqu'à ce que la chair se détache toute seule de l'os. La sauce fume. Rui rompt le pain et saucie sans façon. "Ici, on mange ce que la terre donne", dit-il. Autour de nous, des conversations en portugais, le cliquetis des fourchettes, la lumière qui entre en oblique par une petite fenêtre et pose un carré doré sur la nappe.

Frango na pucara servi dans une tasca de Estremadura Pour finir, une tranche épaisse de pão de ló de Alfeizerão, ce gâteau des oeufs au coeur presque liquide, baveux, d'un jaune profond, né dans un couvent voisin. Tu plonges la cuillère et le centre coule, tiède, sur l'assiette. Le goût est franc, l'oeuf et le sucre, rien d'autre, et c'est parfait. On mange en silence. Dehors, le plateau attend, indifférent à nos plaisirs de vivants.

La légende de la fournière

C'est à ce moment qu'entre dans la salle une femme d'une soixantaine d'années, tablier de farine, les mains larges. Elle tient la padaria du coin, elle cuit encore son pain au bois chaque matin. Rui la connaît, l'appelle par son prénom, Fernanda. Quand elle apprend d'où nous venons, elle s'essuie les mains et sourit d'un air entendu.

"Alors on vous a raconté les rois et les archers", dit-elle. "Mais vous a-t-on parlé de la boulangère?" Et elle s'assied un instant, parce qu'une histoire pareille ne se raconte pas debout. On raconte que, le jour de la bataille, une fournière d'Aljubarrota du nom de Brites de Almeida, une femme immense, forte comme deux hommes, dit-on, aurait surpris sept soldats castillans en déroute cachés dans son four à pain. La légende veut qu'elle les ait tués l'un après l'autre, d'un seul coup de sa pelle de bois, cette grande pelle qui sert à enfourner les miches.

Edward lève un sourcil, amusé, le chercheur reprend le dessus. "Sept d'un coup, vraiment?" Fernanda rit de bon coeur. "C'est une légende, mon garçon. Personne ne sait si Brites a existé. Peut-être. Peut-être pas. Mais tu vois, ici, on a voulu que la victoire ne soit pas seulement celle des seigneurs. On a voulu qu'une femme du peuple, une boulangère, ait sa part de gloire." Elle se lève, remet son tablier. "Le four, c'est la mémoire du village. Voilà pourquoi on raconte ça depuis six cents ans." Et toi, ami lecteur, tu sens bien la différence. Les dates, les noms, les flèches, tout cela est vrai, vérifié, daté. La fournière, elle, appartient à autre chose. À ce que les hommes ajoutent à l'Histoire pour pouvoir l'aimer.

Ce que le plateau garde en silence

Quand je redescends, en fin de journée, la lumière a tourné. Elle frappe maintenant de biais la petite chapelle de São Jorge, et le plateau semble plus doux, presque apaisé. Rui ferme la grille derrière nous. Edward s'est arrêté une dernière fois, son carnet à la main, mais il n'écrit rien. Il regarde.

Je pense à ces deux cents archers venus d'une île lointaine mourir ou vaincre pour un roi qui n'était pas le leur. Je pense à Nuno Álvares Pereira, agenouillé dans la poussière avant le choc. Je pense à João Ier faisant son voeu de pierre. Et je pense à Fernanda, à sa pelle de bois, à cette manière qu'ont les peuples de transformer la terreur en fierté.

Il y a des victoires qui ne tiennent qu'un été. Celle d'Aljubarrota a tenu des siècles. Elle a donné au Portugal le droit d'exister, et au monde sa plus ancienne amitié entre deux nations. Tout cela sur cette langue de terre étroite où pousse aujourd'hui une herbe rase que le vent couche doucement. Toi qui me lis, souviens-toi de ça la prochaine fois que tu traverseras l'Estremadura sans t'arrêter. Sous la banalité d'un plateau, il y a parfois un royaume entier qui a décidé, un soir d'août, de ne pas mourir.

Catégorie : Grandes batailles  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Lieux de mémoire

Tu sais, chercher ces histoires a un prix. Voyager jusqu'à ces lieux, consulter les archives, vérifier chaque date auprès des historiens, ça prend du temps, et le temps, pour un auteur indépendant, c'est la seule monnaie qu'il possède vraiment.

Si ces récits te touchent, soutenir ce travail te coûtera moins qu'un café et un verre de vin portugais. Pour 5€ par mois, tu ne te contentes pas de soutenir un auteur indépendant: tu rejoins une communauté, celle des Ibérophiles actifs, et tu participes, chaque mois, à la naissance d'un récit. Tu votes pour l'histoire qui t'intéresse et que tu veux voir écrite. Si ton choix l'emporte, ton nom rejoint le Hall des Co-auteurs, visible de tous, et tu entres automatiquement dans le Grand Prix annuel, avec à la clé 5 jours offerts à Setúbal. Un texte que tu pourras raconter et débattre lors de tes dîners, avec tes amis et tous ceux avec qui tu partages ton amour pour le Portugal et l'Espagne, un texte qui aidera d'autres Ibérophiles à mieux découvrir ces terres. Chaque mois, ta voix compte à nouveau, et fait grandir un peu plus cette communauté vivante et participative.

Et tant que tu es membre, la Bibliothèque entière t'est ouverte: 14 ebooks déjà écrits, pour une valeur totale de 138,60€, inclus dans ton abonnement.

👉 Je deviens Ibérophile actif

Si un jour tu pars, aucun ebook ne disparaît vraiment: tu pourras toujours les racheter à l'unité, pour 9,90€ chacun.

Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir.

Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.