Roliça, 1808 : le matin où un jeune général anglais est devenu Wellington

Estremadura (Portugal)
September 26, 2026
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Lucas Lunes
Lucas Lunes devant le monument commémoratif de la bataille de Roliça, Estremadura, Portugal

Ta chronique de voyage au Portugal sur les collines de Roliça, près d'Óbidos, avec le jeune général Arthur Wellesley et le général français Henri Delaborde (XIXe siècle), au temps des invasions napoléoniennes de la péninsule Ibérique, tandis qu'en Angleterre le Parlement vient d'abolir la traite des esclaves en 1807.

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Roliça, 1808 : le matin où un jeune général anglais est devenu Wellington

Comment une colline oubliée de l'Estremadura a vu la toute première bataille des Anglais au Portugal, et le premier pas d'un homme vers la légende.

Tu sais, il y a des matins qui pèsent plus lourd que d'autres dans la mémoire d'un pays. Le 17 août 1808, avant même que le soleil ne se mette à écraser la poussière de l'Estremadura, presque cinq mille soldats français attendaient, tapis derrière une ligne de collines couchées en fer à cheval, à deux pas au sud d'Óbidos. En face, dans la plaine, montait une armée trois fois plus nombreuse, venue par la mer, sentant encore le sel et le mal du pays. À sa tête, un homme de trente-neuf ans que personne n'appelait encore Wellington. Il s'appelait Arthur Wellesley, et il n'avait jamais livré bataille sur le sol de la péninsule.

Ce matin-là, tout commence. La première fois que les habits rouges britanniques se rangent en ligne contre les Français au Portugal. La première victoire d'un officier dont le nom, sept ans plus tard, résonnera à Waterloo. Et pourtant, si tu passes aujourd'hui sur la route qui file d'Óbidos vers le nord, tu risques de traverser Roliça sans même ralentir. Une colline, des vignes, le chant sec des cigales, et rien qui crie l'Histoire. C'est là que je t'emmène.

Là où l'herbe se souvient encore

Nous sommes montés à pied depuis la plaine, à l'heure où la lumière d'août tremble déjà au ras des chardons. Charlotte marchait devant, carnet à la main. Historienne militaire, anglaise, spécialiste de cette guerre que les siens appellent la Peninsular War, elle connaît Roliça mieux que sa propre rue. Elle s'arrête, désigne la crête. « Regarde bien la forme du terrain. Tout est là. Ce fer à cheval de collines boisées, ces ravins qui montent comme des couloirs. Delaborde n'a pas choisi cet endroit par hasard. »

Derrière nous, Leonor riait doucement de nous voir souffler dans la pente. Elle est d'ici, d'une ferme dont les terres bordent l'ancien champ de bataille, et pour elle ces collines ne sont pas un chapitre, ce sont son horizon depuis l'enfance. « Mon grand-père labourait juste là, disait-elle en montrant un carré d'oliviers. Il remontait des boutons d'uniforme avec la charrue. » Duarte, lui, reconstituteur passionné des guerres napoléoniennes, s'était accroupi et passait la paume sur la terre chaude, comme on caresse le dos d'une bête. « Deux siècles, murmura-t-il. Et le sol garde encore la mémoire de leurs pas. »

Toi qui me lis, imagine la scène. Là-bas, au loin vers le sud, la silhouette blanche d'Óbidos accrochée à sa colline, ses murailles médiévales serrées autour du château. C'est de ce côté que les Anglais sont arrivés, débarqués quelques jours plus tôt sur les plages de la baie voisine, les bottes encore pleines de sable.

Vila de Óbidos, muralhas medievais e castelo em colina, Estremadura, Portugal

Un jeune général et un vieux renard

L'odeur du thym écrasé sous nos semelles nous suivait tandis que Charlotte reconstituait la matinée. « À neuf heures, Wellesley lance son plan. Rien d'un débutant, pourtant. Il veut prendre Delaborde en tenaille. » Elle traçait dans l'air deux grandes courbes. « Trant qui contourne par l'ouest, Ferguson par l'est, et au centre une attaque pour fixer les Français sur place. Une double enveloppe. Sur le papier, c'est une manœuvre de maître. »

Face à lui, le général Henri Delaborde n'était pas une proie facile. Un vieux renard de la Révolution, quatre à cinq mille hommes à peine, cinq canons contre une vingtaine, et une mission simple : gagner du temps, retarder l'Anglais, ne pas se faire écraser. « Et il l'a fait avec un art rare », concède Charlotte. Deux fois, Delaborde se replie en bon ordre, deux fois il se réinstalle plus haut, sur des pentes rocheuses où la cavalerie ne peut rien et où l'infanterie doit grimper au milieu des blocs de pierre.

Duarte s'était relevé, le regard brillant. « Tu vois, disait-il, c'est ça que les gens ne comprennent pas. Une bataille, ce n'est pas une ligne qui pousse une autre ligne. C'est le terrain qui commande. Ces ravins, ces défilés, ils avalent des régiments entiers. » Le vent chaud faisait onduler les herbes sèches, et pendant un instant, dans ce froissement continu, on aurait juré entendre le frottement de milliers de guêtres montant à l'assaut.

Et toi, ami lecteur, aurais-tu deviné, ce matin-là, lequel des deux hommes entrerait dans les livres ? Rien n'était joué. Une bataille se gagne parfois sur un souffle.

Collines de Roliça couvertes de broussailles sèches et d'oliviers sous une lumière d'août écrasante, ravins escarpés montant vers une crête rocheuse, Estremadura Portugal

Le ravin du colonel Lake

Il y a un endroit, sur ces pentes, où l'air se fait plus lourd. Charlotte s'y est arrêtée sans un mot, et nous avons compris. C'est ici, dans l'un de ces défilés, que tout a basculé. Le colonel George Lake, à la tête d'une compagnie de grenadiers du 29e régiment, s'est lancé trop tôt, trop haut, dans le couloir de pierre. « Il a poussé plus loin que l'ordre ne le demandait, dit Charlotte à voix basse. Peut-être l'ardeur, peut-être le bruit qui rend sourd au bon sens. Les Français l'attendaient au sommet. »

Lake est tombé là. Et sa mort, au lieu d'arrêter les Anglais, a mis le feu aux poudres. Le 29e, voyant son colonel abattu, s'est rué sur la pente dans une fureur que plus personne ne tenait. Trois fois repoussés, trois fois les habits rouges sont remontés, agrippant les rochers à mains nues, la bouche pleine de poussière et de poudre. Charlotte a une phrase qui m'est restée : « Roliça n'est pas une belle bataille. C'est une bataille sale, montée à la force des jambes et des ongles. »

Le prix fut lourd. Près de cinq cents tués et blessés du côté anglo-portugais, dont plus de la moitié dans ce seul 29e régiment. Du côté français, environ sept cents hommes hors de combat, trois canons perdus, et Delaborde lui-même blessé. Duarte écoutait, la mâchoire serrée. « On récite les chiffres, dit-il, mais chaque chiffre, c'est un garçon qui n'est pas rentré. » Leonor a posé la main sur son bras. Le silence, sur cette crête, a une texture particulière. Il colle à la peau comme la chaleur.

Défilé rocheux escarpé sur une colline portugaise, blocs de granit et broussailles, lumière rasante de fin de matinée, atmosphère de champ de bataille napoléonien, aucune personne

La retraite qui valait une victoire

Ce qui frappe, quand Charlotte raconte la suite, c'est que Delaborde n'a pas vraiment été vaincu. Il a été délogé. Nuance de soldat. « Il se retire encore en ordre, explique-t-elle, sauf que cette fois ses hommes cèdent à la fatigue, la discipline se fissure, et la retraite tourne au décrochage vers le sud, du côté de Torres Vedras. » Le vieux renard avait rempli sa mission. Il avait retardé l'Anglais, saigné son avant-garde, et sauvé l'essentiel de sa troupe.

Alors pourquoi Roliça compte-t-elle autant ? Charlotte s'est assise sur une pierre, a laissé le paysage répondre à sa place, puis a repris. « Parce que c'est la première. La toute première bataille de l'armée britannique dans cette guerre. Et parce que l'homme qui la commande vient de prouver quelque chose, à ses officiers, à Londres, et surtout à lui-même. » Trois jours plus tard, à Vimeiro, Wellesley battrait Junot pour de bon. Mais c'est ici, sur cette colline sans gloire, qu'il a posé le premier pied sur le chemin qui le mènerait, en 1815, dans la boue de Waterloo, face à Napoléon en personne.

Toi, ami lecteur, c'est peut-être cela qu'il faut retenir. Les légendes ne naissent presque jamais dans le fracas que l'on croit. Elles naissent dans un matin poussiéreux, sur un terrain que personne ne retient, dans une victoire à moitié manquée. Le reste, la statue, le titre de duc, le nom donné à des bottes et à des ponts, tout cela viendra après. Ce jour-là, il n'y avait qu'un général de trente-neuf ans, un plan à moitié tenu, et cinq cents corps dans les ravins.

Vaste paysage de collines de l'Estremadura portugaise au coucher de soleil, vignes et oliveraies, teintes dorées et poussiéreuses, ambiance contemplative de champ de bataille historique

Ce que raconte le vieux Firmino

En redescendant, près d'un obélisque de granit dressé en mémoire des tombés, nous avons croisé Firmino. Un vieil homme au visage tanné, qui vient chaque semaine arracher les herbes folles autour de la pierre, sans que personne ne le lui demande. Il nous a regardés longtemps avant de parler, puis il a désigné la crête d'un doigt noueux.

« On raconte, dans les fermes d'ici, que la colline saigne encore. » Il a laissé la phrase flotter. « Les vieux disaient qu'aux nuits d'août, à la date, une lueur rouge monte du sol là où les hommes sont tombés, et que le thym y pousse plus foncé qu'ailleurs. Ma grand-mère jurait que la terre, à cet endroit, reste tiède même quand tout le reste a refroidi. » Leonor hochait la tête, elle avait entendu ces histoires enfant. Firmino a souri, sans malice. « Moi, je ne sais pas. Je nettoie la pierre, c'est tout. »

Charlotte, avec toute la douceur du monde, a précisé plus tard, quand nous étions seuls, qu'aucune archive ne mentionne de lueur ni de terre tiède, et que le thym pousse là comme partout dans l'Oeste. Mais elle a ajouté quelque chose que je n'oublierai pas. « Les légendes ne mentent pas vraiment. Elles disent seulement que les vivants n'ont pas voulu oublier. » On raconte, donc. Et parfois, ce qu'on raconte vaut bien ce qu'on prouve.

Une table dans Óbidos

À midi, la faim nous a rabattus vers Óbidos, dans une petite tasca sans nom accrochée à une ruelle en pente, de celles où l'on entre en baissant la tête. Le bruit d'abord : le grésillement furieux des sardines sur la braise, dehors, qui couvrait presque les voix. Puis l'odeur, cette fumée grasse et bleue qui te prend à la gorge et te fait saliver avant même de t'asseoir.

On nous a servi des sardinhas assadas, la peau craquelée, dorée, luisante, posées sur une tranche de pain qui buvait l'huile et le jus. Sous la dent, la chair fondait, salée, iodée, encore brûlante du charbon. Un vin rouge de la région d'Óbidos, servi frais dans des verres épais, tenait tête au gras avec une belle rudesse de terroir. Duarte fermait les yeux à chaque bouchée. Leonor riait de nous voir manger avec les doigts, comme on le fait ici depuis toujours.

Sardinhas assadas grillées, pommes de terre et salade sur une table de tasca à Óbidos, Portugal

Et puis, pour finir, la maison a posé sur la table deux merveilles. Des queijadas de Óbidos, ces petites tartelettes dorées au cœur tendre, et surtout, servie dans un minuscule gobelet de chocolat noir, la ginja de Óbidos. Tu bois la liqueur de cerise, sirupeuse, chaude, presque médicinale, et tu croques ensuite la coupe. Le chocolat amer, le sucre de la cerise, le feu de l'alcool. Charlotte, d'ordinaire si mesurée, en a repris une. « Voilà, dit-elle, comment un lieu vous entre dans le corps. » Nous avons trinqué au vieux Firmino, à Leonor, aux garçons du 29e régiment, et à tous ceux dont on ne connaît pas les noms.

Ce que la colline garde

Le soir, la lumière avait changé. Elle tombait de biais sur les vignes, allongeait nos ombres, adoucissait les ravins qui, quelques heures plus tôt, semblaient encore retenir quelque chose de dur. Nous sommes restés là sans parler, à écouter les cigales ralentir avec la chaleur.

Je pensais à ce jeune général qui, au soir du 17 août 1808, ne savait pas encore ce qu'il deviendrait. Nous non plus, nous ne savons jamais lequel de nos matins ordinaires porte en germe le reste de notre vie. Roliça ne te raconte pas seulement une bataille. Elle te murmure que les commencements sont humbles, poussiéreux, incertains, et que la gloire, quand elle vient, ne ressemble presque jamais au jour qui l'a fait naître.

Toi qui liras ces lignes un jour, si la route te mène un été jusqu'à Óbidos, monte donc jusqu'à Roliça. Pose la main sur l'herbe sèche. Écoute. Et demande-toi, comme nous l'avons fait, ce que la terre garde et ce qu'elle rend.

Catégorie : Grandes batailles  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Lieux de mémoire

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Les illustrations de cet article combinent des images créées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et une véritable photographie libre de droits d'Óbidos. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.

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