Ta chronique de voyage au Portugal sur la maison de Camilo Castelo Branco à São Miguel de Seide, dans le Minho, avec le plus tourmenté des romanciers portugais (XIXe siècle), au temps où il écrivait Amor de Perdição depuis sa cellule de la Relação de Porto, tandis qu'en France, la même année 1862, Victor Hugo publiait Les Misérables.
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Camilo Castelo Branco, l'homme qui a fait du Minho le décor de ses passions
Comment un Lisboète prisonnier de ses amours a trouvé, dans le vert silence de Seide, la maison où finir un roman et une vie
Le 1er juin 1890, dans une maison basse posée au milieu des vignes du Minho, un homme de soixante-cinq ans s'assoit dans son fauteuil à bascule. Depuis des mois, il sent la lumière se retirer de ses yeux, jour après jour, comme une marée qui ne remonterait plus. Ce matin-là, il décide de ne pas attendre la nuit complète. Un coup de revolver, et le plus grand romancier du romantisme portugais s'éteint dans la pièce même où il avait écrit une partie de son œuvre. La date est nette, le geste précis. C'est par cette fin que beaucoup de Portugais connaissent Camilo Castelo Branco avant même d'avoir ouvert un seul de ses livres.
Cette maison porte aujourd'hui son nom. La Casa de Camilo se dresse à São Miguel de Seide, une paroisse tranquille de Vila Nova de Famalicão, en plein cœur du Minho, cette province du nord où la terre est si verte qu'on croirait qu'elle a bu tout le vert du pays. Camilo y est arrivé à l'hiver 1863 et n'en est presque plus jamais reparti. C'est ici qu'il a aimé, écrit, vieilli, et fini par renoncer.
Regarde bien cette bâtisse sans prétention, toi qui lis ces lignes. On passerait devant sans la voir. Et pourtant, entre ces murs, un homme a transformé ses propres scandales, ses amours interdites et ses deuils en une littérature que le Portugal récite encore. Aujourd'hui, on pousse la porte.
Il est tôt quand nous arrivons à Seide. L'air sent l'herbe mouillée et la fumée d'un feu de bois qui traîne encore quelque part derrière les collines. Aurora nous attend devant le portail. Elle est du Minho, elle habite à quelques centaines de mètres de la maison, et elle en parle comme d'une voisine plutôt que d'un monument. Ici, on ne dit pas l'écrivain, sourit-elle. On dit o Camilo. Comme s'il allait sortir prendre le frais sur le pas de la porte.
Victor, lui, vient de France. C'est un comparatiste, un de ces chercheurs qui passent leur vie à poser les littératures côte à côte pour entendre ce qu'elles se sont dit sans le savoir. Il tient déjà un carnet, il note. Mille huit cent soixante-deux, murmure-t-il en regardant la façade. L'année où cet homme publie Amor de Perdição, Victor Hugo publie Les Misérables à Paris. Deux écrivains du même feu, chacun de son côté des Pyrénées, obsédés par les mêmes amours condamnées et les mêmes destins broyés. Aurora hausse un sourcil. Elle n'a pas l'habitude qu'on parle de la maison d'à côté comme d'un chapitre de l'histoire européenne.
Nous restons un instant sous les vignes basses qui courent le long de piliers de granit. C'est le paysage du vinho verde, ce vin frais et légèrement perlant qui ne pousse vraiment que dans ce nord humide. Le granit est froid sous la paume, l'ombre encore fraîche du matin. Quelque part, une cloche sonne l'heure. Toi qui me lis, imagine cet homme né dans le vacarme de Lisbonne, venu s'échouer dans ce silence vert. Comment un pareil exil a-t-il pu accoucher d'une œuvre aussi brûlante ?
Le Lisboète qui monta vers le vert
Camilo Castelo Branco naît à Lisbonne le 16 mars 1825. La grande ville, le Tage, les rues qui ne se taisent jamais. Rien, dans cette naissance, ne le destinait à finir ses jours entre des rangs de vigne du nord profond. Et pourtant, c'est vers le Minho qu'il montera, cette province que les Portugais appellent volontiers le berceau du pays, là où le royaume est né des siècles plus tôt avant de glisser vers le sud. C'est cette même province qui, à Guimarães, avait appris au Portugal à parler en scène.
La maison de Seide a été bâtie autour de 1830. Quand Camilo s'y installe, à l'hiver 1863, elle est liée à la famille d'Ana Plácido, la femme qui partage sa vie. Il y trouve ce que Lisbonne ne lui offrait plus, une table où poser sa plume, une fenêtre sur les collines, et le calme presque total qu'exige la fabrication d'un livre. Aurora pousse un volet, et la lumière du Minho entre d'un coup dans la pièce, verte, filtrée par les feuilles.
Sens l'odeur de bois ciré et de vieux papier qui flotte dans la maison. Écoute le plancher qui parle sous les pas. C'est ici que l'auteur travaillait, entouré de ses livres, à quelques mètres des vignes dont on tirait ce vin léger que l'on boit encore aujourd'hui aux tables du coin. Un romancier peut fuir une capitale, semble dire la maison, mais il n'échappe jamais à ce qui le ronge. Camilo a emporté ses fantômes avec lui, et il en a fait de l'encre.
La cellule qui accoucha d'un chef-d'œuvre
Pour comprendre Seide, il faut d'abord passer par Porto, et par une prison. Au tournant des années 1860, Camilo aime Ana Plácido. Le problème, c'est qu'elle est mariée à un autre. Leur passion fait scandale dans un Portugal qui ne pardonne pas ces choses, et elle les conduit tous deux derrière les barreaux, à la Cadeia da Relação, la vieille prison plantée au cœur de Porto. C'est là, entre des murs de pierre et une fenêtre trop haute, que l'écrivain compose le roman qui va le rendre immortel.
Amor de Perdição, l'amour de perdition. L'histoire de deux jeunes gens, Simão et Teresa, que tout sépare et que rien n'arrête, jusqu'au désastre. Camilo l'a tirée d'un drame de sa propre famille, ce qui donne à ces pages leur chaleur de confession. On raconte qu'il l'écrivit en quinze jours de captivité, comme si la prison, en lui ôtant tout, ne lui avait laissé que cela, écrire. Le livre paraît en 1862. Le Portugal connaissait déjà ce genre d'amour plus fort que tout : Pedro et Inês dorment encore face à face à Alcobaça, unis dans la pierre après avoir été séparés dans la vie.
C'est ici que Victor lève les yeux de son carnet. Regarde la coïncidence, dit-il. La même année, à Paris, Hugo fait paraître Les Misérables. D'un côté un forçat qui cherche sa rédemption, de l'autre deux amants que la société broie. Le romantisme européen respire à l'unisson, du Tage à la Seine, sans que ces hommes se soient jamais parlé. Aurora écoute, puis répond doucement que chez eux, on ne compare pas Camilo à Hugo, on le lit tout court, à voix haute, le soir. Les deux ont raison. C'est ce qui rend la scène belle.
À midi, la table du Minho
On ne visite pas bien un lieu le ventre vide. À midi, nous descendons dans une petite tasca sans nom, une de ces salles basses où la patronne cuisine ce que cuisinait déjà sa grand-mère. La chaleur des fourneaux monte jusqu'à nous, l'air est lourd d'oignon doré et de graisse chaude. Sur la table arrivent les rojões à moda do Minho, ces cubes de porc mijotés puis saisis dans leur propre graisse, dorés dehors, fondants dedans, avec des pommes de terre et ce riz sombre du sarrabulho qui étonne la première fois et qu'on redemande la seconde.
Aurora nous verse le vinho verde bien frais, il perle à peine sur la langue, vif, presque coupant, taillé exactement pour cette cuisine franche. Le pain est une broa de maïs, dense, à la croûte épaisse, encore tiède, et sous la dent elle craque avant de fondre. On parle fort, on rit, la salle sent bon et le temps ralentit. Pour finir, un toucinho-do-céu, ce dessert d'amandes et de jaunes d'œufs hérité des couvents du nord, sucré à l'excès, comme une petite provocation joyeuse. Toi qui me lis, tu sais qu'un plat partagé délie les langues mieux qu'aucune archive. C'est à cette table, pas dans les vitrines, que Camilo redevient un homme.
Le vicomte qui perdait la lumière
Le temps passe, et la reconnaissance finit par arriver. En 1885, le roi Luís Ier fait de Camilo Castelo Branco un vicomte, le Visconde de Correia Botelho, en hommage à ce qu'il a donné à la langue portugaise. Un fils de Lisbonne, longtemps sulfureux, longtemps pauvre, devient un titre du royaume. On pourrait croire à une fin heureuse. Elle ne l'est pas.
Car la maladie travaille l'écrivain de l'intérieur, et sa vue baisse sans relâche. Pour un homme qui a vécu par les livres, lire et écrire, il n'est pas de supplice plus exact que de voir le monde s'effacer lentement. Belmiro, le gardien qui veille aujourd'hui sur la maison, nous conduit jusqu'à la pièce, baisse la voix. Imaginez, dit-il, un romancier à qui l'on retire les mots un à un. Dans la lumière déclinante de cette fin d'après-midi, le vieux fauteuil à bascule semble encore attendre quelqu'un. C'est là, un matin de juin 1890, que tout s'est arrêté.
Ce que racontent les gens de Seide
Belmiro aime les histoires, et il en garde une pour la fin. On raconte, dans le village, que certains soirs, quand la maison est vide et que le brouillard monte des vignes, le fauteuil se remet à bouger tout seul, à peine, comme si quelqu'un s'y berçait encore en cherchant ses mots. Les anciens de Seide te le diront sans sourire. Ils disent que Camilo n'a jamais vraiment quitté la pièce, qu'il attend le prochain lecteur.
Victor, fidèle à lui-même, remet doucement les choses à leur place. La maison a brûlé en 1915, rappelle-t-il, puis on l'a relevée, meublée à nouveau pour ressembler à ce qu'elle était. Ce qui berce le fauteuil, ce n'est pas un fantôme, c'est le vieux bois qui travaille et le vent qui passe sous les portes. Aurora sourit. Peut-être, dit-elle. Mais la légende, elle, n'a pas brûlé. Et c'est bien pour cela qu'on la raconte encore. La distinction est belle, et elle est juste. Le fait tient d'un côté, la légende de l'autre, et l'on peut aimer les deux sans les confondre.
Toi, ami lecteur, tu choisiras ce que tu veux entendre dans le silence de cette pièce. Le vent, ou l'écrivain. Les deux réponses disent quelque chose de vrai.
Le soir tombe quand nous ressortons. Le Minho a viré au vert sombre, les vignes s'effacent dans la brume, et l'odeur du feu de bois revient, plus dense. Une maison basse, un fauteuil, un homme qui a fait de ses blessures des romans que l'on lit encore cent trente ans plus tard. C'est peut-être cela, le vrai monument de Seide, pas la pierre, mais l'obstination d'un auteur à transformer sa douleur en beauté. On monte souvent vers le nord du Portugal pour ses paysages. On en repart en pensant à un homme qui, ici, a préféré écrire l'amour plutôt que d'y survivre.
Catégorie : Personnages · Pays : Portugal · Type de lieu : Personnalités
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Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.




































































































