Ta chronique de voyage en Espagne sur Gérone, avec le roi Philippe III le Hardi et le général Álvarez de Castro (XIIIe et XIXe siècles), au temps des deux sièges français de la ville, tandis qu'en France s'écrit d'abord la croisade d'Aragon, puis, cinq siècles plus tard, la guerre d'Espagne de Napoléon.
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Tu entres dans Gérone par la rivière, ou plutôt par ce qu'elle te montre d'abord. Les maisons se penchent au-dessus de l'Onyar, serrées les unes contre les autres, ocre, safran, rouge fané, leurs reflets tremblant dans l'eau lente. Derrière elles monte une ville de pierre grise, un entassement de toits, de clochers et de remparts qui grimpe jusqu'à la cathédrale. Quatre-vingt-dix marches pour l'atteindre, d'un seul élan, comme un défi lancé au ciel. Tu lèves les yeux, et tu comprends que cette ville a toujours su se tenir droite.
Je monte aujourd'hui avec une question toute simple. Pourquoi une cité aussi petite a-t-elle été, deux fois, le cauchemar des armées françaises ? Je vais redescendre avec une réponse qui mêle l'Histoire et la légende, le sang et les mouches, la mémoire têtue d'un peuple qui a décidé, une fois pour toutes, qu'on ne le ferait pas plier.
L'air du matin sent la pierre mouillée et le café qui sort des terrasses. Regarde bien, toi qui me lis. Peu de villes portent sur le même visage la trace de deux sièges séparés par cinq siècles, et les montrent avec la même fierté tranquille.

Mercè m'attend au pied des marches de la cathédrale. Elle est née dans la vieille ville, tout près du Call, l'ancien quartier juif, l'un des mieux conservés d'Europe. Elle connaît les ruelles si étroites qu'on y touche les deux murs bras écartés, les cours cachées, les pierres qui portent encore, gravées, des inscriptions hébraïques. Quand elle parle de Gérone, elle ne dit pas la ville. Elle dit la vieille dame, avec une tendresse qui en dit long.
Hélène est descendue d'un train venu de France, un carnet déjà couvert de notes. Historienne, elle a passé des années sur les sièges de Gérone et sur cette croisade d'Aragon de 1285 que l'école française a presque oubliée. Elle a le regard de celles qui aiment les légendes mais refusent de les croire avant d'avoir trouvé la date qui les tient debout. Ce regard me plaît. Il oblige à la rigueur, et la rigueur, ici, est un devoir.
Quim nous rejoint plus tard, les mains encore blanches de farine. Il tient une pâtisserie sur le carrer de la Cort Reial, et il a une théorie sur à peu près tout, à commencer par le gâteau dont il est le plus fier. Mais lui, il préfère d'abord écouter. Il dit que les meilleures histoires se racontent le ventre plein, et que nous verrons cela plus tard.
1285, quand le roi de France est monté vers Gérone
Il faut remonter à une querelle entre couronnes. En 1282, les Siciliens se soulèvent contre Charles d'Anjou lors des Vêpres siciliennes, et offrent leur île à Pierre III d'Aragon. Le pape, furieux, excommunie le roi d'Aragon et propose sa couronne à un prince français. C'est ainsi que Philippe III le Hardi, roi de France, franchit les Pyrénées à l'été 1285 avec une armée immense, dans ce qu'on a appelé la croisade d'Aragon.
Sur sa route se dresse Gérone. La ville tient la clé du chemin vers Barcelone, et elle ne s'ouvre pas. Le siège commence le 26 juin et dure jusqu'au 7 septembre. Les assiégés résistent bien au-delà du raisonnable. Quand la ville finit par céder, les troupes françaises entrent, pillent, et s'en prennent jusqu'aux tombeaux des églises. Celui de saint Narcisse, patron de Gérone, vénéré dans la collégiale qui porte son nom, est profané.
« Et c'est là, dit Hélène en refermant à demi son carnet, que l'Histoire cède la place à la légende. Parce que ce qui s'est passé ensuite, aucune archive militaire ne l'explique. Mais toute la ville vous le racontera. »
Mercè sourit. Elle attendait ce moment.
La légende des mouches, et ce que l'Histoire en garde
« Quand les soldats de France ont ouvert le tombeau de saint Narcisse, raconte Mercè à voix basse, il en est sorti un nuage. Pas de fumée. Des mouches. Des mouches énormes, vertes et bleues, par milliers, par dizaines de milliers. Elles se sont jetées sur les hommes et sur les chevaux. On dit que des milliers de soldats sont morts, que les montures devenaient folles, et que l'armée a dû lever le camp. »
Elle marque un silence, puis ajoute, presque fière. « Le roi de France lui-même est reparti malade. Il est mort peu après, à Perpignan, emporté par la fièvre. Chez nous, on l'appelle encore le saint aux mouches. »
Hélène hoche la tête, prudente. « La part vérifiable est mince, mais elle existe. Philippe le Hardi a bien assiégé Gérone en 1285, son armée a bien été frappée par une épidémie, sans doute la dysenterie, favorisée par la chaleur et les cadavres, et le roi en est bien mort à Perpignan sur le chemin du retour. Le reste, les mouches vengeresses, la ville l'a ajouté plus tard, pour donner un sens à sa délivrance. C'est une légende posée sur un fait réel. La plus belle espèce de légende. »
Je regarde Mercè, je regarde Hélène, et je me dis que les deux ont raison. La maladie a sauvé Gérone, mais c'est le saint qui en a gardé la gloire. Toi qui me lis, retiens cette idée. Une ville ne se souvient pas de ce qui s'est passé. Elle se souvient de ce qu'elle a décidé d'en faire.

1809, le troisième siège, et un homme qui ne savait pas se rendre
Cinq siècles passent. Les murs de Gérone en ont vu d'autres, mais rien comme ce qui l'attend au printemps 1809. L'Espagne s'est soulevée contre Napoléon, qui a mis son frère Joseph sur le trône de Madrid. La Catalogne brûle. Et de nouveau, une armée française se présente sous Gérone.
À l'intérieur commande un homme dont je voudrais que tu retiennes le nom, Mariano Álvarez de Castro. Officier de carrière, il avait reçu, l'année précédente, l'ordre de livrer aux Français la forteresse de Montjuïc à Barcelone. Il avait refusé d'obéir, avait fui, avait rejoint les insurgés. Nommé gouverneur de Gérone, il fait afficher une consigne qui dit tout de l'homme. À ceux qui parleront de reddition, qu'on réponde par les armes.
Le troisième siège de Gérone commence le 6 mai 1809. Il durera sept mois. Sept mois de bombardements, d'assauts repoussés, de remparts rebâtis la nuit. La faim s'installe, puis les maladies. On mange les chevaux, les chiens, les rats. Et la ville tient encore. Elle ne tombera, le 12 décembre, que lorsque la famine et le typhus auront fait plus que les canons, et qu'Álvarez de Castro, malade, ne pourra plus tenir la plume pour signer.
« Comprenez bien, dit Hélène. Cette résistance n'a pas sauvé Gérone, qui est tombée. Mais elle a immobilisé des mois durant une armée entière dont Napoléon avait besoin ailleurs. Comme Saragosse, Gérone a payé pour toute l'Espagne. »
Comme à Montserrat, pensé-je tout haut. Là-bas, le monastère que les troupes napoléoniennes ont brûlé deux fois s'est relevé de ses cendres et parle aujourd'hui plus fort qu'avant. J'avais raconté cette histoire quelques jours plus tôt, dans ma chronique sur Montserrat, le monastère que Napoléon a brûlé deux fois sans jamais le faire taire. Ici, à Gérone, la même leçon se répète sur un autre versant de la Catalogne. On peut prendre une ville. On ne prend pas ce qu'elle a décidé d'être.

Álvarez de Castro, lui, n'a pas survécu longtemps à sa ville. Fait prisonnier, il meurt en captivité au début de 1810, dans des circonstances que les Espagnols ont longtemps jugées suspectes. Gérone en a fait un héros, et tu croiseras son nom sur une place, sur une plaque, au détour d'une rue. La ville n'oublie pas ceux qui ont refusé de se taire.
À la table de Gérone, quand les mouches deviennent une fête
Quim avait raison. Une histoire pareille creuse, et il était temps de manger. Il nous entraîne vers une table sans prétention, de celles où l'on sert ce que la région sert depuis toujours. La salle bourdonne de catalan, de chaises qu'on tire, d'assiettes qui s'entrechoquent. Une odeur de poisson mijoté et d'ail flotte dans l'air et te prend au ventre avant même de t'asseoir.
On nous apporte d'abord un suquet de peix, ce ragoût de poisson et de pommes de terre lié d'une picada d'amandes et d'ail, un plat de pêcheurs devenu plat de fête. La chair se défait à la cuillère, le bouillon est doré, profond, long en bouche.

Puis vient ce dont Quim est le plus fier, le xuixo de Gérone, un cylindre de pâte feuilletée briochée, frit, roulé dans le sucre, et fourré d'une crema catalana encore tiède. La croûte croustille, la crème coule, c'est une petite folie sucrée.
« Tu sais d'où il vient, celui-là ? » demande Quim, l'oeil brillant. « On raconte que dans les années 1920, un pâtissier de la Cort Reial, un certain Puig, a vu un pâtissier français lui montrer comment fourrer de crème une viennoiserie. Il en a tiré le xuixo. Voilà l'ironie. Deux fois la France est venue prendre Gérone par les armes, et elle a fini par lui offrir son meilleur gâteau. »
Nous rions. Mercè ajoute que ces plats sont ceux des Fires de Sant Narcís, les grandes fêtes du saint aux mouches, qui commencent chaque année autour du 29 octobre, jour de son patron. Toute la ville mange alors du xuixo et de la botifarra, et personne, dit-elle, ne trouve étrange de célébrer un saint pour une nuée d'insectes. « C'est notre manière à nous de dire merci. Même aux mouches. »
Le soir descend quand nous ressortons. Les maisons de l'Onyar s'allument une à une, et leurs reflets s'étirent dans l'eau sombre. Mercè s'accoude au parapet du pont. Hélène a refermé son carnet, pour une fois. Et je pense à cette ville qui a transformé une épidémie en miracle et un siège perdu en fierté. Une intelligence artificielle saurait sans doute compter ses morts et dater ses batailles. Elle ne saurait pas pourquoi, huit siècles plus tard, on rit encore ici en parlant des mouches. Cela, il faut venir le chercher sur place.
« Reviens pour la Sant Narcís, me dit Mercè sans se retourner. Tu verras, on ne fête pas une défaite. On fête une ville qui n'est jamais vraiment tombée. »
Catégorie : Grandes batailles · Pays : Espagne · Type de lieu : Villes historiques
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Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir. — Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.




































































































