Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?
Ta chronique de voyage en Espagne sur Pampelune, avec Charles III le Noble de la dynastie française d'Évreux et les armées venues des Pyrénées (XIIIᵉ-XVᵉ siècles), au temps des trois bourgs rivaux qu'un roi a fini par réunir de force, tandis qu'en France la guerre de Cent Ans déchirait le royaume et que le traité de Troyes, signé en 1420, déshéritait le dauphin Charles.
Votre Chronique & Guide de voyages Ibérique journalière
Pampelune, la ville aux trois bourgs que le roi a dû réunir de force
Comment trois quartiers ennemis, séparés par leurs propres murs, sont devenus une seule ville un 8 septembre 1423, et pourquoi l'histoire de Pampelune commence par une réconciliation imposée.
Tu sais, il y a des villes qui croient être une depuis toujours, et qui ont oublié qu'elles furent longtemps trois. Pampelune est de celles-là. Le 8 septembre 1423, un roi appose son sceau au bas d'un parchemin, et d'un trait de plume trois cités rivales, trois peuples qui s'étaient haïs et parfois massacrés, deviennent une seule ville. Ce document existe encore. On le conserve précieusement à l'Archive royale de Navarre, et il porte un nom qui dit tout de ce qu'il a fallu de patience et de fatigue pour l'écrire : le Privilège de l'Union.
Avant ce matin de septembre, il n'y avait pas de Pampelune. Il y avait la Navarrería, le vieux noyau autour de la cathédrale, peuplé de Navarrais et tenu par l'évêque. Il y avait le bourg de San Cernin, serré autour de son église, où vivaient des marchands francs venus du nord des Pyrénées. Et il y avait la population de San Nicolás, autre colonie franque, née plus tard. Trois communautés, trois juridictions, trois fiscalités, et surtout trois murailles, dressées non pas contre l'ennemi du dehors mais les unes contre les autres.
Si tu veux comprendre vraiment l'histoire de Pampelune, il faut commencer par là : par ces murs intérieurs, et par le sang qu'ils ont coûté avant qu'un roi venu de France ne décide d'y mettre fin.
Trois clochers, trois peuples, une guerre froide
Nous entrons dans le casco viejo au petit matin. La lumière rase encore les façades, et la pierre de taille dorée prend cette teinte de miel que seules connaissent les vieilles cités de l'intérieur ibérique. Une odeur de café et de txistorra grillée s'échappe d'un comptoir. Les cloches de plusieurs églises se répondent, décalées, comme si chacune refusait encore de sonner à la même heure que l'autre.
Nous sommes trois à marcher avec moi. Delphine, médiéviste venue de France, qui consacre ses recherches à la dynastie d'Évreux et à son emprise sur la Navarre. Iñaki, architecte urbaniste, enfant de ce casco viejo dont il connaît chaque pierre. Et Amaya, dont la famille, me dit-elle à voix basse, descend des gens de la Navarrería. Trois regards, trois héritages, sur une même ville.
Iñaki s'arrête au milieu d'une rue et pose la main sur un pan de mur plus sombre que le reste. « Regarde bien, me dit-il. Ici, tu changes de monde. » Ce que je prenais pour un simple décrochement de façade est le vestige d'une ancienne muraille. « De ce côté, San Cernin, les francs, les marchands. De l'autre, la Navarrería, les Navarrais, l'évêque. Entre les deux, pendant des siècles, un no man's land. On ne passait pas d'un bourg à l'autre comme on traverse une rue. On franchissait une frontière. »
Toi qui me lis, imagine une ville où chaque quartier a sa propre porte, sa propre milice, ses propres impôts, et considère le quartier voisin comme une puissance étrangère. Les francs de San Cernin avaient obtenu du roi des privilèges commerciaux, le droit de tenir marché, des franchises que la vieille Navarrería jalousait. Chacun voulait sa route, son pont, sa part du passage des pèlerins qui montaient vers Compostelle. Et cette jalousie, patiemment entretenue, n'attendait qu'une étincelle.
1276, l'année où la Navarrería a brûlé
L'étincelle, elle est venue en 1276. Delphine ralentit le pas en arrivant sur le flanc de la cathédrale, là où le sol, aujourd'hui paisible, fut jadis un champ de ruines. « C'est ici, dit-elle, que tout s'est joué. Et c'est de mon pays qu'est venue la décision. »
La reine de Navarre n'était alors qu'une enfant. Jeanne, future Jeanne Iʳᵉ, âgée d'à peine dix-huit mois. Sa mère, Blanche d'Artois, régente du royaume, avait placé la Navarre sous la protection du roi de France Philippe III. Un gouverneur français fut envoyé, Eustache de Beaumarchais, et c'est autour de lui que la haine entre les bourgs devint guerre ouverte. La Navarrería, soutenue par une partie de la noblesse, se dressa. San Cernin et San Nicolás, eux, tenaient pour le gouverneur.
« Comprends bien, reprend Delphine, les yeux fixés sur la pierre. Ce n'est pas une querelle de voisinage qui a dégénéré. C'est une affaire d'État, et de France. » En septembre 1276, une armée royale française franchit les Pyrénées. Elle entra dans Pampelune, et elle ne négocia pas. La Navarrería fut prise, pillée, incendiée. Ses maisons furent rasées, ses habitants chassés ou tués. Le vieux cœur navarrais de la ville resta désert près d'un demi-siècle, un quartier fantôme au pied de la cathédrale.
Amaya s'est tue. Elle regarde ce sol où des hommes de son sang ont perdu leur maison, et je vois bien que, sept siècles plus tard, quelque chose là-dedans la touche encore. « On ne nous raconte jamais cette histoire quand on est petit, finit-elle par dire. On apprend San Fermín, les géants, la fête. On n'apprend pas que la ville a commencé par se dévorer elle-même. »
Il y a des silences qui valent mille dates. Celui-là en est un. Et pourtant, il faut le dire sans détour : cette destruction fut bien réelle, méthodique, ordonnée. Les archives en gardent la trace, et la ville, cette année encore, en commémore le long souvenir.
Une table pour reprendre souffle
Une histoire pareille, cela se digère lentement. Nous redescendons vers la Plaza del Castillo, et nous poussons la porte du Café Iruña. Il a ouvert ses portes en 1888, et depuis cent trente-huit ans il n'a rien perdu de ses colonnes de fonte, de ses miroirs piqués, de ses lumières dorées qui tombent du plafond comme dans un théâtre. Dans un coin, le fameux recoin où Hemingway s'asseyait pendant les San Fermines veille encore.
Le brouhaha de la salle nous enveloppe aussitôt, cette rumeur chaude de verres et de conversations. L'odeur monte de la cuisine, oignon fondu, poivron, agneau. On nous apporte d'abord une menestra, ce plat de légumes où l'artichaut et l'asperge blanche de la Ribère sont cuits chacun à part, pour que rien ne se mélange vraiment, puis réunis dans l'assiette. Iñaki en sourit : « Même nos légumes refusent de se fondre les uns dans les autres. C'est très navarrais. »
Vient ensuite l'agneau au chilindrón, fondant, nappé d'une sauce profonde de poivrons et de tomate longuement mijotés. La chaleur de l'assiette remonte dans les paumes quand on la tient. Le vin, un rosé de Navarre à la robe claire, est frais sous la langue, presque vif. Et pour finir, une cuajada, ce lait de brebis caillé au goût légèrement fumé, que l'on arrose d'un filet de miel. Amaya verse le miel en spirale, lentement, comme un geste qu'elle a vu faire mille fois chez elle.
Nous terminons par un petit verre de patxaran, cette liqueur de prunelles couleur grenat qui est à la Navarre ce que le silence est à la montagne. Et pendant un instant, autour de cette table, les trois bourgs d'autrefois n'en font plus qu'un.
1423, le roi venu de France qui a fait la paix
Il a fallu un homme pour réparer ce que la guerre avait brisé. Et cet homme, lui aussi, venait de France.
Charles III de Navarre, celui que l'histoire a surnommé le Noble, naquit le 22 juillet 1361 à Mantes-la-Jolie, en pleine France, d'une dynastie française, la maison d'Évreux, branche cadette des rois de France. Il fut comte d'Évreux, puis duc de Nemours. Il parlait le langage des deux royaumes, et il avait vu ce que les guerres de son père, Charles II le Mauvais, avaient coûté. Devenu roi en 1387, il choisit l'inverse : la paix, la diplomatie, les mariages plutôt que les batailles.
« C'est pour cela qu'on l'a appelé le Noble, précise Delphine. Pas pour ses conquêtes. Pour sa patience. » En 1423, âgé déjà, il décide d'en finir avec la plaie ouverte de sa capitale. Le 8 septembre, il proclame le Privilège de l'Union. Les trois bourgs cessent d'exister séparément. Une seule communauté, une seule justice, un seul conseil de dix jurats élus chaque année, avec une représentation équilibrée entre les anciens quartiers. Pampelune, enfin, devient Pampelune.
Et pour qu'aucun bourg ne puisse dire que la nouvelle maison commune appartenait à l'autre, on décida de bâtir l'hôtel de ville sur un terrain neutre, dans le fossé qui séparait jadis les murailles ennemies. À l'endroit exact où l'on ne passait pas, on éleva le lieu où désormais tout le monde se réunirait. Aujourd'hui encore, l'ayuntamiento de Pampelune, cette façade éclatante que l'on photographie aux premières heures des San Fermines, se dresse sur cette frontière effacée.
Il y a, dans cette histoire, un détail que je n'ai découvert qu'en vérifiant les dates auprès des archives, et qui m'a serré le cœur. Charles III le Noble est mort le 8 septembre 1425. Deux ans, jour pour jour, après avoir réuni sa ville. Comme si le destin avait voulu que l'homme de la réconciliation s'éteigne à la date même de son œuvre.
Le puits, le saint et la légende
En remontant vers l'église San Saturnino, nous croisons un vieil homme qui balaie le parvis à petits gestes réguliers. Patxi, sacristain depuis plus de quarante ans, dit-il, et gardien d'une histoire qu'il aime raconter aux rares voyageurs qui lèvent les yeux.
« Tu vois cette plaque ? » Il montre le mur de l'église. « On raconte que c'est ici, dans un puits, que saint Saturnin, que nous appelons San Cernin, a baptisé les premiers chrétiens de Pampelune. C'était un évêque venu de Toulouse, au IIIᵉ siècle. La tradition dit qu'il versa l'eau de ce puits sur un certain Firmo, un notable de la ville, et sur son fils. Et ce fils, ami, c'est celui que le monde entier connaît aujourd'hui : San Fermín. »
Delphine écoute, puis ajoute avec douceur, pour ne pas blesser : « La tradition est belle, et elle est ancienne. Mais les sources du IIIᵉ siècle sont rares, et l'historienne que je suis doit le dire : nous tenons là une mémoire, portée par la foi, plus qu'un fait prouvé par les archives. » Patxi hoche la tête sans se vexer. « Chacun son métier. Toi, tu vérifies. Moi, je garde. » Et dans ce partage tranquille entre le savant et le gardien, j'ai trouvé quelque chose de juste.
La ville qui a appris à être une
Le soir tombe sur le casco viejo. La lumière a changé, elle est devenue cuivre, et les murs qui séparaient autrefois les bourgs ne sont plus que des ombres dans le pavé.
Je repense à ce roi venu de France pour faire la paix d'une ville ibérique, à cette armée venue de la même France, un siècle et demi plus tôt, pour en brûler le cœur. La même frontière des Pyrénées, et deux histoires opposées. L'une détruit, l'autre réconcilie. Et je me dis que Pampelune porte en elle cette vérité que tant de nos villes oublient : l'unité n'est jamais un point de départ. C'est une conquête, parfois arrachée, toujours fragile.
Toi qui me lis, la prochaine fois que tu marcheras dans une vieille ville qui te semble d'un seul bloc, cherche les cicatrices. Un mur plus sombre, une rue qui change de nom sans raison, un décrochement dans la pierre. Elles racontent presque toujours qu'avant d'être une, la ville fut plusieurs, et qu'il a fallu quelqu'un, un jour, pour décider que cela suffisait.
Catégorie : Civilisations · Pays : Espagne · Type de lieu : Villes historiques
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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'IA à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque.



