Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?

Ta chronique de voyage en Portugal sur les levadas de Madère, avec les colons et les esclaves de João Gonçalves Zarco (XVe et XVIe siècles), au temps où le sucre faisait la fortune de l'île, tandis qu'aux Provinces-Unies les ingénieurs arrachaient à la mer le polder de Beemster (1612).

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Les levadas, ce que Madère a inventé pour faire couler l'eau à l'envers

Comment une île née du feu a appris à conduire la pluie du nord jusqu'aux vignes assoiffées du sud, un canal à la fois.

Tu sais, il y a des endroits où l'eau ne coule pas là où on l'attend. Madère est de ceux-là. La pluie tombe sur le nord, épaisse, presque insolente, elle nourrit une forêt qui date d'avant les hommes. Et à quelques kilomètres de là, sur le versant sud, le soleil cogne sur des terrasses qui rêvent d'une goutte. Entre les deux, il a fallu inventer quelque chose. Ce quelque chose, ce sont les levadas.

Je suis arrivé à Madère un matin de brume, quand les sommets se cachent encore et que l'île sent la terre mouillée et l'eucalyptus. Le mot me trottait dans la tête depuis l'avion. Levada. Il vient du portugais levar, porter, transporter. Rien de plus juste. Ces canaux ne font qu'une chose depuis six siècles : ils portent l'eau, patiemment, d'un bout de l'île à l'autre, en épousant la montagne comme une phrase épouse le souffle de celui qui la dit.

Le premier chemin de l'eau

Je marche avec trois compagnons ce jour-là. Willemijn, ingénieure hydraulique venue de Hollande, qui a passé sa vie à comparer la façon dont les peuples domptent l'eau. Nuno, guide de randonnée né sur l'île, qui connaît chaque comporta, chaque petite vanne de bois comme d'autres connaissent les rues de leur enfance. Et Conceição, levadeira, qui entretient encore aujourd'hui un tronçon de canal avec sa famille, comme son père et le père de son père.

Nous longeons un ruban d'eau large comme deux mains. Il file à flanc de falaise, silencieux, et pourtant tout le paysage lui obéit. Conceição s'accroupit, plonge les doigts dedans, les porte à ses lèvres. « Elle vient de là-haut, dit-elle en désignant un mur de nuages. Du Caldeirão. Elle marche depuis hier. »

Je lui demande depuis quand ces canaux existent. Elle sourit, comme si la question la dépassait un peu. C'est Nuno qui répond. Madère a été découverte par les Portugais en 1419, une île vide, couverte d'une forêt si dense qu'on dit qu'elle brûla des mois durant quand les premiers colons y mirent le feu pour la défricher. João Gonçalves Zarco, le capitaine qui reçut Funchal en donation, comprit vite le problème. La terre du sud était magnifique et sèche. Le sucre, cet or blanc qui allait faire la richesse de l'île tout au long du XVe et du XVIe siècle, réclamait de l'eau sans fin. Or l'eau était ailleurs, prisonnière du nord.

Alors on creusa. Dès les premières décennies de la colonisation, les hommes ouvrirent dans la roche ces rigoles obstinées, et ils ne s'arrêtèrent jamais vraiment. On perfectionna la technique aux XVIIe et XVIIIe siècles, on renforça la pierre par du béton aux XIXe et XXe. Aujourd'hui, le réseau dépasse deux mille kilomètres. Deux mille. De quoi traverser l'Europe entière, enroulé autour d'une île qu'on parcourt en voiture en une journée.

Un canal d'irrigation étroit en pierre longeant une falaise verdoyante de Madère, l'eau claire y court en silence, forêt de lauriers en arrière-plan, lumière douce et brumeuse du matin

Ceux qui ont creusé la falaise

Willemijn s'est arrêtée devant un passage où le canal disparaît dans la paroi. Un tunnel taillé à même le basalte, si bas qu'il faut courber l'échine. Elle passe la main sur la pierre, sur ces traces d'outils vieilles de plusieurs siècles. « Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Ce n'est pas une machine qui a fait ça. »

Elle a raison, et c'est là que le récit se serre un peu la gorge. Les levadas les plus anciennes ont été creusées à la main, dans une roche qui ne pardonne pas. Une grande partie de ce travail revint à des esclaves et à des prisonniers, une vérité que l'île ne cache pas. Pour ouvrir les canaux les plus vertigineux, on suspendait des hommes dans le vide au bout de cordes ou de paniers d'osier, le long de falaises de plusieurs centaines de mètres, et ils frappaient la pierre suspendus entre le ciel et le fracas de l'océan. Combien sont tombés, personne ne le sait précisément. Leurs noms n'ont pas été gardés. Leur ouvrage, lui, coule encore.

Conceição écoute, le visage grave. Puis elle raconte le métier tel qu'il se transmet aujourd'hui. Le levadeiro, celui qui garde l'eau. Il marche le long du canal, retire les feuilles, colmate les fuites, ouvre et ferme les vannes selon des tours d'eau réglés depuis des générations. Chaque terrain a droit à sa part, à heure fixe, et malheur à celui qui détourne l'eau du voisin avant l'heure. « L'eau, ici, ça ne se vole pas, dit-elle. Ça se partage, ou ça se paie très cher. »

Toi qui me lis, imagine ça. Un pays entier organisé non pas autour d'une route ou d'une frontière, mais autour d'un filet d'eau qu'on se passe de main en main, de parcelle en parcelle, avec une rigueur presque sacrée. C'est une civilisation de la patience.

Entrée d'un tunnel étroit creusé à la main dans la roche volcanique noire de Madère, un canal d'eau au sol, gouttes tombant de la voûte, faisceau de lumière à la sortie Levada do Caldeirão Verde, canal d'irrigation historique longeant une falaise couverte de forêt laurisylve luxuriante, Parc naturel de Madère, Portugal

Pendant ce temps, au bord de la mer du Nord

Willemijn a ce sourire des gens qui reconnaissent leur propre histoire dans celle d'un autre. « Chez nous, dit-elle, on a fait exactement l'inverse, à la même époque. »

Elle raconte les Provinces-Unies du XVIe et du XVIIe siècle, ce petit pays plat qui montait alors vers son âge d'or. Là-bas, l'ennemi n'était pas la sécheresse mais l'excès d'eau. Pendant que les Madériens s'échinaient à faire venir la pluie jusqu'à leurs cannes à sucre, les Hollandais, eux, chassaient la mer pour lui prendre de la terre. En 1612, ils achevèrent d'assécher le Beemster, un lac entier transformé en polder par la seule force des moulins à vent et des digues, un damier de champs gagnés sur l'eau qui figure aujourd'hui au patrimoine mondial.

Aucun bateau, aucune lettre ne relie ces deux chantiers. Rien ne dit qu'un levadeiro de Madère ait jamais entendu parler d'un maître des digues de Hollande. Mais toi, lecteur de l'ombre, arrête-toi un instant sur la coïncidence. Au même moment, aux deux extrémités de l'Europe atlantique, des hommes ont regardé l'eau et ont refusé de la subir. Les uns l'ont poussée dehors. Les autres l'ont fait grimper à flanc de montagne et couler, en apparence, à l'envers. Deux gestes opposés, une même obstination.

« La différence, ajoute Willemijn, c'est que nous avions le plat pour nous. Ici, il fallait vaincre la pente et le vide. Techniquement, ce que ces gens ont fait tient du prodige. » Venant d'une ingénieure qui a vu les plus grands ouvrages du continent, le compliment n'est pas rien.

Vue aérienne contrastée évoquant deux paysages de l'eau, terrasses verdoyantes en pente d'une île atlantique irriguées par de fins canaux, lumière de fin d'après-midi

Une table au bord du canal

Le sentier nous a menés, à midi, à une petite maison de pierre accrochée au versant, une de ces tascas de montagne sans enseigne où l'on mange ce que la maison a décidé de cuisiner. On s'installe dehors, sur un banc de bois usé, le canal murmurant à deux pas.

Espetada de bœuf rôtie sur une branche de laurier, plat traditionnel de Madère, servie près d'une levada

L'odeur nous saisit avant les plats. Du laurier qui grille. La patronne apporte l'espetada, ces gros morceaux de bœuf enfilés sur une branche de laurier et rôtis au feu, suspendus à un crochet au-dessus de la table pour que le jus tombe encore. À côté, le bolo do caco arrive tiède, ce pain rond cuit sur la pierre, ouvert et noyé de beurre à l'ail qui coule sur les doigts. Nuno remplit les verres d'une poncha ambrée, rhum de canne, miel et citron battus au bâton cannelé, âpre et douce à la fois, qui réchauffe la poitrine avant même la première gorgée.

On entend le vent dans les eucalyptus, le tintement des fourchettes, le rire de Conceição. La chaleur du bois de la table sous la paume, le fil frais de l'eau juste derrière. Willemijn goûte l'espetada, ferme les yeux une seconde. Personne ne parle. Il y a des silences qui valent tous les discours.

Au dessert, un bolo de mel, ce gâteau sombre au miel de canne, dense, épicé, qu'on rompt à la main plutôt que de le couper, par tradition. Conceição nous explique qu'on le prépare des semaines à l'avance et qu'il se garde une année entière. Un gâteau fait pour durer, comme les canaux. Tout, sur cette île, semble pensé pour traverser le temps.

La légende du levadeiro qui ne dormait pas

C'est à ce moment que Conceição baisse la voix, comme on fait pour les histoires qui comptent. « On raconte, dit-elle, qu'il y avait autrefois un vieux levadeiro qui gardait le canal au-dessus du village. »

On raconte donc que cet homme, veuf et sans enfants, avait fini par ne plus dormir, de peur qu'une nuit l'eau ne manque aux jardins qu'il aimait. On dit qu'il marchait le long de la levada même dans le noir, une lanterne à la main, écoutant le débit comme on écoute une respiration. Et le jour où il mourut, prétend la légende, l'eau se serait arrêtée d'elle-même, une nuit entière, par respect, avant de repartir au matin. Les anciens du village jurent qu'on entend parfois encore, dans le bruit du courant, le pas de quelqu'un qui veille.

Willemijn sourit, avec la douceur de ceux qui aiment une belle histoire sans y croire tout à fait. « L'eau ne s'arrête pas seule, dit-elle gentiment. S'il y a eu une coupure cette nuit-là, c'est qu'une vanne était restée fermée, ou qu'un éboulement avait bloqué le canal en amont. » Conceição hausse les épaules, pas vexée pour un sou. « Peut-être. Mais moi j'aime mieux ma version. » Et au fond, les deux disent la même chose : que quelqu'un, toujours, veille sur l'eau.

Ce que l'eau nous laisse

Nous repartons quand la lumière commence à s'incliner. Le canal, lui, ne s'arrête pas. Il continuera cette nuit, et demain, et l'an prochain, à porter la pluie du nord vers les vignes du sud, indifférent à nos allées et venues.

Sur le chemin du retour, nous croisons un vieil homme accroupi près d'une petite vanne de bois. Il s'appelle Fernando, il a passé quarante ans à garder ce tronçon, et il ouvre la comporta d'un geste si précis, si économe, qu'on dirait un musicien qui accorde son instrument. L'eau change de direction dans un léger clapotis, part vers une terrasse en contrebas. Il ne dit presque rien. Il nous regarde, montre le canal du menton, et lâche seulement : « Isto nunca para. » Ça ne s'arrête jamais.

Toi, ami lecteur, tu retiendras peut-être les deux mille kilomètres, la date de 1419, le polder hollandais de 1612. Moi, je crois que je retiendrai surtout ce geste de Fernando, hérité de six siècles d'hommes suspendus dans le vide, et cette idée simple et bouleversante : qu'un peuple entier ait décidé, un jour, que l'eau irait là où lui voulait qu'elle aille.

Parce qu'un voyage ne s'arrête jamais vraiment. Il continue, quelque part entre les pages et le souvenir.

Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes

Catégorie : Civilisations  ·  Pays : Portugal  ·  Type de lieu : Paysages culturels

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Les illustrations de cet article combinent des reconstitutions historiques réalisées avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir de sources documentaires, et de véritables photographies libres de droits du lieu. Aucune ne doit être prise pour un document d'époque. Crédits photographiques. Image d'en-tête adaptée d'une photographie de Josep M. Gracia, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0. Levada du Caldeirão Verde, photographie de cudi, Wikimedia Commons, licence CC BY 2.0. Espetada, photographie de Gerda Arendt, Wikimedia Commons, CC0.