Ta chronique de voyage au Portugal sur l'île de Pico, aux Açores, avec les moines franciscains et carmes qui y plantèrent la première vigne (XVe siècle), au temps où l'on domptait la lave noire pierre après pierre pour arracher du vin à la roche, tandis qu'à Saint-Pétersbourg, au début du XIXe siècle, la cour du tsar réclamait déjà par bateaux entiers ce verdelho né du basalte.
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Tu sais, il y a des paysages qui ne se donnent pas. Celui-ci, tu dois marcher dedans pour le comprendre. De loin, quand le bateau quitte Faial et glisse vers Pico, tu vois d'abord la montagne, ce cône parfait qui monte plus haut que tout le Portugal et pose sa tête dans les nuages. Tu ne vois pas encore le reste. C'est en approchant que la côte se met à ressembler à autre chose qu'à une île. On dirait une immense mosaïque noire posée sur la mer, des milliers de petits carrés cernés de murs sombres, à perte de vue, jusqu'à la ligne où la terre plonge dans l'Atlantique.
Ces murs, ce sont des mains qui les ont montés. Pas une entreprise, pas une machine. Des familles, sur des générations, une pierre après l'autre. Et voilà ce qui m'a serré la gorge quand j'ai posé le pied à Madalena, ce matin-là, dans une lumière encore basse qui rasait la roche : ces mêmes familles, aujourd'hui, continuent. Elles réparent les murets que la houle d'hiver a ouverts, elles en relèvent d'autres, avec les mêmes gestes qu'au temps des premiers moines. Rien n'a changé dans la façon de faire. Le vin de Pico se construit encore comme on bâtit une maison.

Toi qui me lis, imagine un instant qu'on te confie une terre où presque rien ne veut pousser. Le sol est de la lave. Le vent souffle sans relâche depuis l'océan et il porte le sel, ce sel qui brûle les feuilles et tue la vigne avant qu'elle donne le moindre grain. La plupart des gens auraient renoncé. Les gens de Pico, eux, ont décidé de construire un abri à chaque cep. Un par un. C'est cette obstination que je suis venu regarder de près.
Premiers pas dans les currais
À Madalena, une femme m'attend près d'un mur qui lui arrive à l'épaule. Graça est d'ici, de Pico, et sa famille fait du vin dans ces enclos depuis quatre générations. Elle ne parle pas fort. Elle pose la main à plat sur le basalte, comme on pose la main sur l'épaule de quelqu'un qu'on connaît depuis toujours.
« Tu vois ce mur ? me dit-elle. Mon arrière-grand-père en a monté une partie. L'autre partie, c'est moi, l'hiver dernier. On ne sait pas toujours où finit le travail des morts et où commence le nôtre. »
Avec nous marche Nuno, ingénieur agronome, un homme qui regarde d'abord comment les choses tiennent avant de s'émouvoir qu'elles existent. Il s'accroupit, fait courir ses doigts entre deux blocs posés sans mortier, rien que la pierre calée sur la pierre.
« Regarde, me lance-t-il. Aucun liant. Le mur tient par son seul équilibre. Et pourtant il encaisse des tempêtes que tu n'imagines pas. »
L'air sent l'iode et la figue mûre. Le soleil, encore tendre, chauffe la roche sous ma paume, et cette chaleur me surprend, presque vivante. Autour de nous, les petits enclos, que les gens d'ici appellent les currais, dessinent un labyrinthe. Chaque carré protège quelques ceps, juste assez pour que le vent glisse par-dessus sans les toucher. Graça se baisse, écarte deux feuilles, et me montre une grappe minuscule accrochée bas, tout près du sol noir.
« Elle se cache, dit-elle en souriant. Comme nous. »
La pierre avant la vigne
Pour comprendre ce vignoble, il faut remonter à la fin du XVe siècle. Quand les premiers colons portugais arrivent sur Pico, l'île est une bête de lave à peine refroidie. Parmi eux, des moines franciscains et carmes apportent des plants de vigne. L'idée paraît folle. Rien, sur ce basalte battu par l'Atlantique, ne devrait donner du raisin. Mais ces hommes ont une patience de bâtisseurs d'églises, et une intuition juste : si le sel et le vent tuent la vigne, alors il faut dresser un rempart entre eux et elle.
Alors ils cassent la lave, ils la fendent, ils l'empilent. Chaque curral devient une petite forteresse ouverte sur le ciel. Le sol noir a une qualité que Nuno m'explique en frappant du talon la roche poreuse : il emmagasine la chaleur du jour et la rend la nuit, il retient l'eau des pluies et la restitue lentement. La lave qui semblait l'ennemie devient l'alliée.
« C'est ça qui me fascine, dit Nuno. Ils n'ont pas lutté contre l'île. Ils ont appris à s'en servir. Le mur coupe le vent, la pierre garde la chaleur, la vigne mûrit bas, protégée. Chaque détail répond à une contrainte réelle. »
Toi, ami lecteur, mesure ce que cela veut dire. Nous parlons d'un savoir qui n'a pas bougé depuis cinq siècles. Le vin de Pico se fait aujourd'hui dans des enclos taillés comme au temps des moines. Ce n'est pas de la nostalgie, c'est de la nécessité : personne n'a trouvé mieux pour protéger une vigne du sel atlantique qu'un mur de lave monté à la main.

Le vin qui est monté jusqu'au tsar
Ce qui a jailli de ces enclos a fini par voyager plus loin que ceux qui le faisaient n'ont jamais rêvé aller. Le cépage s'appelle le verdelho, et au XIXe siècle, le vin de Pico est devenu une renommée internationale. Un vin blanc de roche, sec, marqué par le sel et le soleil, capable de vieillir sans faiblir. Exactement le genre de vin qui supporte les longues traversées.
Assieds-toi une seconde avec cette image. Au début du XIXe siècle, des registres notent l'expédition de plus de vingt mille litres de vin dit passado vers la Russie, jusqu'au port de Saint-Pétersbourg. La cour impériale russe envoyait ses navires chercher, sur une île de lave perdue au milieu de l'Atlantique, de quoi garnir les tables de ses banquets. Et après la révolution de 1917, quand on a ouvert les caves du Palais d'Hiver, on y a retrouvé des bouteilles de ce vin des Açores, oubliées là par les tsars.
« Ça me dépasse à chaque fois, souffle Graça. Des gens comme mon arrière-grand-père, qui n'avaient jamais quitté l'île, faisaient un vin que buvait l'empereur de toutes les Russies. »
Et la Russie n'était pas seule. Le verdelho de Pico a rejoint les Indes orientales, la Nouvelle-Angleterre, Terre-Neuve. Dès la fin du XVIIIe siècle, des lettres de marchands et des registres de cargaison attestent d'un commerce déjà bien organisé. En 1797, ce vin figurait même sur la liste des crus servis à un banquet au Vatican. Un vin de Pico, sur une table romaine, à côté des plus grands noms d'Europe.
Nuno, fidèle à lui-même, ramène tout le monde au concret. « Le plus incroyable n'est pas que le vin soit monté si haut, dit-il. C'est qu'il ait tenu la mer. Un vin fragile n'aurait pas survécu au voyage. Celui-là, la roche l'avait déjà endurci. »

Ce que la roche a failli emporter
Aucune gloire ne dure sans épreuve. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la vigne d'Europe est ravagée par une maladie venue d'ailleurs, et Pico n'échappe pas au désastre. En quelques années, une grande part du vignoble meurt. Les enclos se vident, les familles partent, beaucoup embarquent pour l'Amérique. Les murets, eux, restent. Ils tiennent debout, vides, comme les pages d'un livre que plus personne ne lit.
Graça s'arrête devant un curral abandonné, où l'herbe a repris. Sa voix change.
« Mon grand-père me montrait ces murs et il disait : ici, avant, c'était couvert de vignes. Il en parlait comme d'un deuil. »
Et pourtant, l'histoire ne s'arrête pas là, et c'est ce que je veux que tu retiennes, toi qui me lis. Car des familles sont revenues. Lentement, patiemment, elles ont replanté, réparé, relevé les pierres tombées. En 2004, l'UNESCO a inscrit le paysage viticole de Pico au patrimoine mondial de l'humanité, près de mille hectares d'enclos de lave reconnus comme un chef-d'œuvre de l'entêtement humain, la preuve qu'un peuple peut cultiver une île qui, sur le papier, refusait de nourrir qui que ce soit.
Ce classement n'a pas figé le paysage dans une vitrine. Il l'a réveillé. Aujourd'hui, des vignerons remontent des murets neufs avec la lave de l'île, et de jeunes familles reviennent apprendre les gestes anciens. Nuno me montre un mur tout frais, encore clair par endroits, là où la pierre n'a pas eu le temps de noircir.
« Celui-ci a un mois, dit-il. Le geste a cinq cents ans, mais le mur a un mois. C'est toute la beauté de Pico. Le vin de Pico açores n'est pas une relique, c'est un métier vivant. »

Une table entre deux murs
À midi, on s'est arrêtés dans une petite adega en bord de mer, une de ces maisons de pierre où l'on presse encore le raisin et où l'on mange sans chichi. Je ne te donnerai pas son nom, elle est trop jeune pour que je me risque à la nommer, mais la table, elle, valait tous les récits.

On nous sert d'abord un pichet de vinho de cheiro, ce rouge parfumé que les familles boivent aux fêtes, un vin franc qui sent la mûre et la terre chaude. Puis arrive un plat de polvo guisado, du poulpe mijoté longuement dans le vin de l'île, si tendre qu'il se défait à la fourchette. La vapeur monte, chargée d'oignon, d'ail et de laurier, et le premier morceau brûle un peu la langue, il faut souffler dessus, rire de s'être pressé. Graça pousse vers moi un morceau de queijo do Pico, ce fromage de vache à la pâte molle et à l'odeur puissante, salé, qui te reste au palais comme un souvenir tenace. Et pour finir, du massa sovada, ce pain doux et moelleux des jours de fête, qu'on rompt à la main.
Écoute bien la salle, toi qui lis ces lignes. Le cliquetis des verres, la voix rauque d'un vieux au comptoir, le grincement de la porte qui laisse entrer l'air marin. Nuno lève son verre, le regarde à contre-jour, où le vin accroche la lumière.
« Tout ça, dit-il, sort de la pierre qu'on a devant les yeux. » Et personne, autour de la table, n'ajoute rien, parce qu'il n'y a rien à ajouter.
La légende des mistérios
C'est le vieil homme du comptoir qui est venu s'asseoir avec nous, un ancien qui a passé sa vie dans les vignes, les mains larges comme des outils. Il a pointé du menton, vers l'intérieur des terres, ces coulées de lave noire figée que les gens de Pico appellent les mistérios, les mystères.
« On raconte, a-t-il commencé en baissant la voix, que ces terres-là ne sont pas venues de la montagne. On dit qu'un matin, elles étaient là, sorties de nulle part, comme posées par une main qu'on ne voit pas. Nos anciens les ont appelées mystères parce qu'ils n'osaient pas les appeler autrement. »
Il a laissé le silence s'installer, puis a souri. Nuno, avec toute la douceur dont il est capable, a nuancé sans casser le charme.
« La science dit autre chose, tu sais. Ce sont des coulées d'éruptions du XVIIIe siècle. La montagne a craché cette lave, et la mer l'a arrêtée. »
« Je sais, a répondu le vieux sans se vexer. Mais laisse-nous nos mystères. C'est plus beau, et c'est plus vrai que tu ne crois. Une terre qu'on a domptée à mains nues, ça mérite bien un peu de légende. »
Il avait raison, au fond : à Pico, on n'a jamais vraiment su démêler la main des hommes de la grâce.
Ce que la pierre garde
En fin d'après-midi, la lumière a viré à l'or, et les murets ont pris cette couleur profonde qu'ils n'ont qu'au soir, quand le soleil descend derrière Faial. Graça et Nuno marchaient devant, sans parler. On entendait seulement le vent, ce vent contre lequel tout ici a été bâti.
Je me suis retourné une dernière fois sur les currais. Des milliers d'enclos, des millions de pierres, et pas une seule posée par hasard. Chacune répond à un besoin, chacune abrite un cep, chacune porte la marque d'une main qui n'est plus là. Et demain, quelqu'un en reposera une autre.
Toi qui me lis, souviens-toi de Pico la prochaine fois que tu croiras une chose impossible. Un peuple a fait pousser du vin dans la lave, l'a envoyé jusqu'à la table des tsars, l'a vu mourir, et l'a relevé. Non pas par miracle, mais par ce geste tout simple, répété sans fin : ramasser une pierre, la caler sur une autre, et recommencer. C'est peut-être ça, au fond, une civilisation. Quelque chose qu'on rebâtit chaque matin.
Catégorie : Paysages culturels · Pays : Portugal · Type de lieu : Vignobles
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