Dis-moi en commentaire : as-tu déjà visité ce lieu ?? Et à quelle occasion ?
Ta chronique de voyage au Portugal sur l'île de Pico et ses vignes de lave, avec les colons et les moines franciscains venus planter la vigne (XVe siècle), au temps où le Verdelho gagnait la table des tsars de Russie, tandis qu'en France les Climats du vignoble de Bourgogne attendaient encore leur reconnaissance au patrimoine mondial (classés en 2015).
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Le vignoble de lave que Pico cultive encore derrière ses murets de pierre
Tu sais, il y a des paysages qui ne se donnent pas au premier regard. Il faut d'abord accepter qu'ils soient laids. Quand le bateau approche de Madalena et que l'île de Pico sort de la brume, tu ne vois qu'une chose : de la pierre noire. Des kilomètres de murets sombres posés sur de la lave sombre, sous un ciel souvent gris. On dirait un immense cimetière de basalte, ou les fondations d'une ville que personne n'aurait jamais fini de construire. Et puis tu t'approches. Tu passes une main sur un mur tiède, tu te penches par-dessus, et là, au fond de chaque petit enclos de pierre, tu la vois. Une vigne. Une seule, parfois deux, accroupies à l'abri du vent, comme un animal qui se protège.
Je suis descendu à Criação Velha un matin de fin d'été, avec l'envie de comprendre pourquoi des hommes avaient choisi de cultiver ici, sur la roche la plus ingrate de l'Atlantique. Ce que j'ai trouvé, ce n'est pas une curiosité pour touristes. C'est une leçon d'obstination, gravée dans la pierre depuis plus de cinq cents ans, et que des familles entières continuent d'écrire chaque matin. Toi qui rêves parfois de tout quitter pour une île, viens marcher avec moi entre ces murets. Tu vas comprendre ce que veut dire, vraiment, s'installer quelque part.
Le chemin descend vers la mer entre les enclos, que l'on appelle ici les currais. De loin, ils dessinent une grille immense sur le flanc de l'île, un damier que l'on n'imagine pas fait de main d'homme, tant il est vaste. C'est pourtant le cas, muret après muret, sur des générations.
Trois personnes m'attendaient près d'un vieux puits de marée. Graça d'abord, née ici, sur l'île de Pico, vigneronne comme l'étaient son père, son grand-père et l'arrière-grand-père dont elle ne connaît que le prénom. Elle exploite encore le currais familial, le même carré de lave depuis quatre générations, avec les mains d'une femme qui soulève des pierres. À côté d'elle, Baptiste, venu de France, chercheur, spécialiste des paysages viticoles inscrits au patrimoine mondial. Il photographiait les murets sous tous les angles, avec cette fièvre douce des gens qui reconnaissent enfin, en vrai, ce qu'ils n'avaient vu que sur des cartes. Et Manuel, géologue, penché sur le sol depuis dix minutes, à faire rouler entre ses doigts un peu de cette terre noire dont il étudie les secrets.
"Touche," m'a dit Graça en posant ma paume sur le muret. "Il garde la chaleur du soleil toute la nuit. La vigne dort au chaud pendant que le vent hurle par-dessus." Le basalte était rêche, encore tiède, piqueté de lichen. Une odeur d'iode montait de la mer toute proche, mêlée à quelque chose de plus sucré, un raisin qui finissait de mûrir. "Ici, chaque mur est un abri," a-t-elle repris. "Sans lui, le sel te brûle la feuille en une nuit. Nos anciens l'ont compris avant nous. Nous, on ne fait que continuer."
Des moines, une île de pierre, et une idée folle
Regarde bien, toi qui lis ces lignes. Rien, sur cette île, ne disait qu'on pouvait y faire du vin. Pas de terre meuble, pas de plaine, pas de rivière. Juste de la lave figée par d'anciennes colères du volcan. Et pourtant, dès la fin du XVe siècle, les premiers colons portugais sont arrivés, et parmi eux des moines, franciscains et carmes. Ce sont eux, en grande partie, qui ont eu cette idée folle : gratter la roche, y trouver les rares poches de sol, et protéger chaque cep derrière un mur.
"Imagine le travail," a dit Baptiste en balayant du regard la pente couverte de murets. "Ils n'avaient pas d'autre matériau que la pierre qui les gênait. Alors ils ont transformé l'obstacle en outil. La lave qui empêchait de planter est devenue le mur qui protège la plante." Manuel a hoché la tête. "Et ce n'est pas qu'une histoire de vent. Le basalte noir emmagasine la chaleur, la restitue la nuit, renvoie la lumière sur la grappe. Chimiquement, ces murs sont des radiateurs. Les moines ne connaissaient pas le mot, mais ils avaient tout compris."
Il faut une foi particulière pour bâtir un mur dont on sait qu'on ne verra jamais la récolte. Ils construisaient pour des petits-enfants qui n'étaient pas encore nés. Toi qui me lis, combien de choses fais-tu aujourd'hui en sachant qu'un autre, dans un siècle, en cueillera le fruit ?
Le vin qui montait jusqu'à la table des tsars
Ce vin de roche, contre toute logique, est devenu un trésor. Le cépage roi ici s'appelle le Verdelho. Un blanc puissant, minéral, marqué par le sel et le soleil. Aux XVIIIe et XIXe siècles, il connaît sa grande gloire. Les tonneaux partent de Madalena et de São Roque vers le continent, vers le Brésil, et surtout vers le nord, très loin, jusqu'en Russie.
"On raconte que le Verdelho de Pico se servait à la cour des tsars," ai-je lancé, moitié affirmation, moitié question. Graça a souri, de ce sourire des gens qui ont entendu la phrase mille fois et qui savent qu'elle est vraie. "C'est documenté," a confirmé Baptiste. "Ce vin d'une île perdue de l'Atlantique remontait jusqu'à Saint-Pétersbourg. Des paysans qui vivaient dans des maisons de lave produisaient un vin de rois."
Nous marchions entre les moulins rouges de Criação Velha, ces moulins à vent trapus, coiffés de bois peint, qui broyaient jadis le grain. Le vent s'y engouffrait avec un sifflement grave. Au loin, le cône parfait de la montagne de Pico, le plus haut sommet du Portugal, se coiffait d'un nuage. Sur la roche, à nos pieds, on devinait les rilheiras, ces ornières creusées par le passage répété des charrettes chargées de tonneaux. La pierre elle-même garde la mémoire du travail. "Chaque sillon, c'est des milliers de voyages," a murmuré Manuel. "Ici, la géologie du volcan et l'histoire des hommes finissent par se confondre."
L'année où la vigne est tombée malade
Puis vint le temps des malheurs. Toi qui rêves d'une île sans histoires, écoute bien celle-ci, car elle dit la vérité des lieux : rien n'est jamais donné pour toujours. Entre 1852 et 1854, une maladie venue d'ailleurs, l'oïdium, s'abat sur les vignes. Vingt ans plus tard, entre 1872 et 1874, c'est le phylloxéra, ce puceron minuscule qui dévore les racines. Le Verdelho s'effondre. La production, qui se comptait en milliers de barriques, tombe à quelques centaines, réfugiée dans de petits coins autour de Madalena et de São Roque.
"Beaucoup sont partis," a dit Graça, et sa voix s'était faite plus basse. "L'Amérique, le Brésil. Des villages entiers se sont vidés. Ma famille est restée. Je ne sais pas toujours si c'était du courage ou de l'entêtement." Elle a ri, un peu triste. Pour tenir, les vignerons se tournent vers un cépage américain, résistant, l'Isabelle, introduit sur l'île vers 1870 par un homme du nom de Manuel Faria da Terra Brum. De ce raisin naît un vin rouge léger, six à dix degrés à peine, qu'on appelle ici le vinho de cheiro, le vin de parfum. Un vin de famille, planté derrière la maison, bu aux repas et aux fêtes.
"Et puis, en 1995, l'Europe en a interdit la vente," a ajouté Baptiste, prudemment. "Officiellement pour des raisons sanitaires. Ici, beaucoup y voient surtout la protection des grands cépages du continent." Graça a haussé les épaules avec une malice tranquille. "Interdit à la vente, oui. Mais tu crois qu'on a arrêté d'en faire ? Chaque famille a sa treille. Le vin de parfum, on ne le vend pas. On te l'offre. Ça, personne ne peut l'interdire." Voilà, ami lecteur, ce qui se pratique encore aujourd'hui, exactement comme hier : derrière ces murets que tu photographies, des gens continuent de faire un vin qu'aucune loi n'a réussi à faire taire.
À table, entre les murets
Vers midi, Graça nous a menés dans une petite adega au bord de la route, une de ces maisons de lave basses où l'on mange ce que la mer et l'île veulent bien donner. Je ne te la nommerai pas : elle est trop jeune pour que je te promette qu'elle sera encore ouverte quand tu liras ces lignes. Mais le repas, lui, était vrai jusqu'au dernier grain de sel.
La salle sentait le poisson mijoté et le bois. Une caldeirada de peixe fumait au centre de la table, ce ragoût de poissons et de pommes de terre que l'on tient ici pour le plat le plus juste de l'île. L'assiette brûlait les doigts. La chair du poisson se défaisait, moelleuse, gorgée d'un bouillon safrané où la tomate et l'oignon avaient fondu des heures durant. À côté, une part de queijo do Pico, ce fromage crémeux, presque coulant, à l'odeur puissante qui te saute au visage avant même la première bouchée. Graça a rempli nos verres d'un Verdelho pâle, sec, tranchant comme l'air du large. Le vin claquait sur la langue avec un goût de pierre et de sel, puis laissait une longueur presque saline, la mer transformée en boisson.
Dehors, le vent faisait battre un volet. Dedans, on n'entendait plus que le bruit des cuillères et le rire de Graça. Baptiste a fermé les yeux à la première gorgée. "C'est exactement ça," a-t-il dit. "On boit le paysage. Le sel, la roche, le vent. Tout est dans le verre." Manuel, plus terre à terre, a levé son morceau de fromage : "Le sol volcanique, mes amis. Le goût vient d'abord d'en bas." Pour finir, un petit verre de licor de angélica, doux, parfumé, et une cuillère de miel d'incenso, ce miel sombre au goût de fumée que produisent les abeilles de l'île.
La légende des mistérios
C'est au moment du café qu'un vieil homme s'est approché de notre table. Seu Aníbal, un ancien vigneron aux mains noueuses, que Graça saluait comme on salue un oncle. Il s'est assis sans qu'on le lui demande, a regardé nos verres vides, et a commencé à parler de la pierre.
"Vous marchez sur des mistérios," a-t-il dit. "Vous savez ce que c'est ?" On a secoué la tête. Il a souri. "Ce sont les coulées de lave. Ici, on ne les appelle pas des coulées. On les appelle des mystères. Parce que, on raconte que, une nuit, les anciens se sont endormis avec la mer d'un côté et leurs champs de l'autre. Et au matin, la terre avait changé de forme. Une rivière de feu était descendue de la montagne, avait tout recouvert, et s'était figée. Personne n'avait rien vu venir. Alors ils ont dit : c'est un mystère. Certains y ont vu une punition. D'autres, une main de Dieu qui redessinait l'île à sa guise."
Puis il a ajouté, à voix basse : "Et sur ces mystères, on a planté la vigne. Comme si on voulait répondre au volcan. Tu me brûles la terre, je te fais du vin avec tes cendres."
Manuel, doucement, a posé la vraie histoire à côté de la légende, sans jamais l'écraser. "Les mistérios de Pico ne sont pas si mystérieux pour un géologue," a-t-il dit avec respect. "Ce sont des coulées bien datées. Celle de São João, en 1718. Celle de Silveira, en 1720. Des éruptions historiques, vues et racontées. Mais je comprends qu'on les appelle des mystères. Quand tu vois une île se transformer en une nuit, aucun mot savant ne suffit." Seu Aníbal a hoché la tête, content. La science n'avait pas tué la légende. Elle l'avait juste accompagnée.
Ce que la pierre a à te dire
En fin d'après-midi, la lumière a changé. Un rai de soleil a glissé sur les murets, et le paysage noir s'est mis à briller, chaque pierre humide renvoyant une étincelle. Ce n'était plus un cimetière de basalte. C'était une cathédrale à ciel ouvert, patiemment bâtie enclos après enclos.
Baptiste regardait tout cela avec gravité. "Tu sais," m'a-t-il dit, "on a inscrit ce paysage au patrimoine mondial de l'humanité en 2004. Et j'y pense souvent en le comparant à chez moi. Les Climats du vignoble de Bourgogne, en France, n'ont été classés qu'en 2015, onze ans plus tard. Deux façons de dire la même chose : qu'un paysage de vigne n'est pas qu'un décor. C'est une œuvre humaine, une pensée déposée dans la terre sur des siècles." Il s'est tu, puis a souri. "Sauf qu'en Bourgogne, la terre était généreuse. Ici, elle refusait tout. Et c'est ici qu'ils ont réussi."
Graça, elle, ne parlait pas de patrimoine. Elle parlait de demain. "Mon fils veut reprendre le currais," a-t-elle dit en regardant vers ses vignes. "Il est parti étudier sur le continent, et il revient. C'est rare, un jeune qui revient. Alors les murets tiendront encore un peu." Elle a ramassé une pierre tombée, l'a reposée à sa place sur le mur, un geste si naturel qu'on aurait dit une caresse. Toi, ami lecteur, toi qui rêves parfois d'une île, retiens cela : on ne s'installe pas vraiment dans un paysage. On s'y engage. On reprend une pierre là où un autre l'a laissée, et on la repose pour celui qui viendra.
"Um dia voltas," m'a dit Graça au moment de partir. Un jour, tu reviens. Ce n'était pas une question.
Catégorie : Paysages culturels · Pays : Portugal · Type de lieu : Vignobles
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Lucas Lunes, auteur des pierres anciennes
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